La fréquentation hexagonale des salles de cinéma n’est pas morte. Le mois d’avril 2026 a vu sortir sur le sol hexagonal des films capables d’attirer du public : un film d’animation de grande licence pour les plus jeunes (Super Mario Galaxy), une comédie dramatique pour toute la famille (Juste une illusion) ou encore un biopic hollywoodien le plus lisse qui soit (Michael). On pourrait débattre de la qualité de ces films, c’est d’ailleurs ce qu’on fait dans la partie critique de cet article comme chaque mois, mais ce serait oublier que grâce à eux le cinéma français original survit. On préférerait bien sûr que le score de Super Mario (plus de 5 millions d’entrées en un mois) aient été atteint par Arco (film sorti en 2025). Or, ce n’est pas le cas. Toutefois, le succès de ces gros films permet de donner connaissance à des spectateurs peu habitués des grands écrans de l’existence de petits et moyens films. Leur succès permet aussi, grâce au CNC, de contribuer à la création d’autres films, plus ambitieux sur le plan artistique. Notre système cinématographique unique au monde est de plus en plus attaqué, alors qu’il permet de financer des projets via le succès d’autres : notre écosystème cinématographique unique se doit d’être protégé, et le nombre d’entrées en salles de ce mois d’avril (16.03 millions de spectateurs selon le CNC) rassure.
Super Mario Galaxy le film de Michael Jelenic et Aaron Horvath
C’est assez surprenant de voir tant de retours négatifs sur Super Mario Galaxy le film de la part de personnes ayant apprécié le premier film. Les deux sont presque identiques en termes de qualité. Pour être plus exact, Super Mario Galaxy corrige certains défauts de Super Mario Bros le film, mais empire certains autres. On se retrouve avec un film équivalent au précédent, mais pour des raisons légèrement différentes. C’est pour cela que l’on n’est pas surpris de voir une vague d’avis négatifs, mais bien une vague d’avis négatifs de personnes ayant appréciés le premier.
Suite de Super Mario Bros le film et adaptation de l’univers Nintendo, Super Mario Galaxy le film est le nouveau film d’animation d’illumination, le studio des Minions et des films pour enfants purement divertissants. On ne va pas demander à Illumination de nous offrir un film d’animation à la Dreamworks ou à la Pixar, simplement un petit divertissement pour enfant faisant son travail efficacement. Le studio y arrive souvent comme avec Moi, Moche et Méchant (les deux premiers), Les Minions (le deuxième) ou encore Migration. Lorsqu’il s’agit des films Mario, le studio prouve son talent à rendre la 3D éblouissante mais n’arrive pas à se décharger du cahier des charges imposé par Nintendo. Sur le premier comme sur celui-ci.
Dans les deux films, on sent que l’intrigue narrative n’est que secondaire. Ce qui compte c’est de faire de la publicité pour la maison mère en plaçant le maximum de références aux jeux vidéos pour satisfaire de jeunes enfants et des adultes incapables de grandir. Ce n’est pas une nouveauté de ce deuxième film, c’était déjà le cas dans le premier de manière souvent désagréable (la route arc-en-ciel arrivait par magie, à la fois en facilité scénaristique et référence forcée à la licence Mario Kart). Se plaindre des références outrances de ce deuxième film est justifiée : la lourdeur de la présence de Fox McCloud ici pour teaser un éventuel film Smash Bros. Mais s’en plaindre pour dire que le premier était meilleur est mensonger. Sur ce point d’ailleurs, les références sont ici plus discrètes (à l’exception de McCloud). Le problème vient plutôt de comment le film s’en sert. Le premier film était lourd à forcer Donkey Kong dans le scénario, mais parvenait à s’en servir. Ici, ni Yoshi ni McCloud n’ont de véritable utilité : ils sont là, McCloud en facilité scénaristique, Yoshi en faire valoir comique qui n’apporte rien que Toad ou Luigi n’auraient pu permettre. Le véritable problème de ce deuxième film est qu’il ne fait rien de ses personnages. Le premier n’en faisait pas grand chose, mais réussissait à faire le strict minimum, un vrai développement pour Mario. Ici, Mario n’a qu’une idée de développement superficielle (sortir avec Peach) qui n’aboutit à rien. Yoshi, McCloud, Toad et même Luigi n’apportent rien à l’intrigue. Peach cherche qui elle est vraiment. Quand elle le découvre, le film passe à autre chose comme si de rien n’était : on ne sait jamais comment elle réagit face à cette découverte, on ne voit jamais sa relation avec Harmonie être développée. Harmonie quant à elle possède la meilleure scène (la séquence d’introduction qui laisse penser que ce deuxième film peut surprendre) puis s’efface du scénario pour ne devenir que la princesse à sauver. Aucun personnage n’existe vraiment. C’était déjà le cas dans le premier, mais il faisait au moins semblant de les faire vivre. La seule vie que l’on retrouve dans ce film, comme pour son prédécesseur, vient de l’animation Illumination, une 3D sublime qui pétille à plusieurs reprises dans le film. Cette animation s’accompagne de design de personnages pop et d’un travail d’adaptation de l’univers du jeu vidéo au cinéma remarquable. C’est d’autant plus dommage que le scénario tient sur un mouchoir de poche et que les personnages manquent de vie, parce que Illumination n’a jamais offert une animation si belle.
Good Luck, Have Fun, Don’t Die de Gore Verbinsky
Vieillir est un fléau. L’âge peut faire perdre à certains leur peps, leur hardiesse et surtout leur regard sur la société. Après dix ans d’absence, on retrouve enfin Gore Verbinski, à qui l’on doit les paradoxes anticapitalistes au sein du capital Pirates des Caraïbes, la fable animal sur notre rapport aux mythes Rango ou dernièrement le film se prenant trop au sérieux Cure For Wellness. Verbinski n’est plus le quarantenaire des Pirates des Caraïbes et de Rango, il a aujourd’hui 62 ans. C’est un boomer qui n’a pas encore perdu tout son peps, qui essaie de regarder son époque, qui vise parfois juste, mais qui envoie certaines de ses plus grosses fléchettes dans le mur et non sur la cible.
Good Luck, Have Fun, Don’t Die n’est pas seulement le nouveau Gore Verbinski, il est la continuation de ses thématiques politiques : les dangers des formes du capitalisme traités sous le prisme du divertissement populaire. Ses films ont tous pour toile de fond l’impact du néolibéralisme sur la liberté collective, la nature et l’humain, même ses plus mauvais comme A Cure For Wellness, essaient de traiter de ce sujet. En 2026, la dernière expérimentation néolibérale pour perpétuer ce système inégalitaire, continuer à favoriser les libertés des puissants au profit d’un autoritarisme sur les plus faibles tout en détruisant la planète, est indubitablement l’intelligence artificielle. Elle sert à nier la réalité, enfermer certains dans leurs certitudes néfastes et d’autres dans des mondes féeriques les empêchant de regarder les problèmes à leur fenêtre. Rien de nouveau en soit, on pourrait même dire que le cinéma de divertissement fait la même chose. Mais l’IA empire les choses en se faisant passer pour preuve, en étant capable de nous atteindre tous à n’importe quel moment. Gore Verbinski l’a compris et son regard vise juste quand il se concentre sur cette critique de l’IA, rien que de l’IA. Problème : il dilue son propos dans un condensé de haine technologique générale. Oui l’addiction au téléphone et aux réseaux sociaux est un problème, mais limiter sa gestion de ce problème à un regard réac et ringard ne va pas aider à véritablement le régler, ni lui ni celui de l’IA. Verbinski a un bon sujet, le traite avec fantaisie, exploite l’esthétique brainrot pour illustrer son propos (un chat cheval qui éjacule des paillettes, c’est assez fou à voir). Alors pourquoi le noyer dans un océan d’adolescents irrespectueux obnubilés par leur téléphone ? Verbinski comprend-t-il la jeune génération ? Oui les téléphones sont un problème, mais les limiter à ça retire toutes les capacités positives qu’ils peuvent offrir. Mieux traité, peut-être que l’on aurait moins ressenti ce relent réactionnaire de ce réalisateur de 62 ans. Or, le traitement actuel rappelle fortement celui donné aux jeux-vidéos pendant plusieurs décennies et, encore aujourd’hui. Surtout quand le film tisse un lien entre écrans et school shooting aux US (une idée de subplot mal amené), sans rappeler que la cause du problème est bien plus profonde dans la société US que les écrans. On peut critiquer l’IA, questionner les téléphones, sans tomber dans un discours de boomer un peu ringard. On peut aussi le faire avec un meilleur scénario. En revenant trois fois vers le passé, pour présenter les personnages principaux (ou plutôt les acteurs de premier plan du film), le long-métrage installe une structure qui nous essouffle bien vite. On a compris où il voulait en venir avec ses personnages, on aurait aimé qu’il ne les sacrifie pas si facilement. Ou au moins qu’il les développe un peu plus.
On a connu des réalisateurs de plus de soixante ans plus cruels, moins réac et accompagnant de meilleur scénario que Verbinski (Spielberg notamment). Mais ce serait mentir de dire qu’on a boudé notre plaisir devant le retour du réalisateur à qui la vieillesse n’a pas retiré son peps. Le chat cheval à paillette n’est qu’une des idées que dissimule Verbinski dans son film. On trouve aussi celle de Sam Rockwell dans son rôle proche de Jack Sparrow version voyageur temporel, un couple de profs qui affronte des ados dans une scène aussi débile que fun, et surtout une réalisation qui donne au tout un tempo et une sincérité. Good Luck, Have Fun, Don’t Die a beau être ringard sur certains points, intéressant sur d’autres, il est toujours sincère dans ce qu’il raconte et entraînant par le sens de la direction du regard de son réalisateur. On aurait aimé un film mieux écrit, mais peut-être qu’on y aurait perdu la sincérité d’un soixantenaire qui ne comprend pas tout, à l’exception de l’art de la mise en scène et du tempo comique.
Marama de Toa Stappard
Il y a parfois des films dont l’on ne sait pas grand-chose si ce n’est que leur sujet promet de sortir des carcans représentatifs occidentaux. Marama en fait partie. Combien de films sortent sur le sol français au sujet de l’effacement des Maoris par le colonialisme ? Plus précisément, combien en sortent contés par des personnes dont cet effacement fait partie de leur histoire ? Trop peu. Marama fait partie de ces exceptions, et, si le film est d’une qualité au mieux médiocre, on ne peut que regretter plus l’absence de films sur ce sujet, la perpétuation de cet effacement culturel.
Marama n’est pas un bon film. Son sujet est trop peu discuté dans l’espace médiatique, invisibilisé. Malheureusement ça ne suffit pas à en faire un film d’horreur réussi
On va voir Marama, intrigué par son sujet et par son choix de traitement, l’horreur. On en ressort convaincu que plus de films devraient traiter de l’impact du colonialisme sur les Maoris, mais pas convaincu par le film. Le choix de l’horreur semble être le bon pour dépeindre la véritable horreur vécue. Malheureusement, le film tombe dans les pires travers du genre.
Sa durée courte devait permettre un récit concentré et efficace, elle offre un récit qui va trop vite et ne prend pas le temps de créer ses personnages ou son ambiance. Dès le départ on nous terrifie par la lourdeur de la musique. On ne sent pas la tension se créer, on nous l’impose comme tel. C’est un choix délibéré qui fait sens : la protagoniste se voit elle aussi imposée cette ambiance horrifique. Le choix est cohérent mais aurait gagné en puissance si le film s’était attardé sur sa protagoniste, sur ses liens avec les autres personnages (la dame à tout faire, le fils, même la petite fille). Le film défile à pleine vitesse sans prendre le temps de créer des liens entre eux, sans créer un attachement à ces personnages. Là où cela devient paradoxal, est que l’on finit par s’ennuyer un peu. Le film va vite mais on s’ennuie. Ce paradoxe n’en est pas vraiment un : sans prendre le temps de créer une proximité avec les protagonistes, et en s’accompagnant des pires travers de l’horreur, un film peut aller aussi vite qu’il souhaite, il ne pourra pas nous emporter dans sa course. D’autant plus quand la musique vient alourdir le récit et créer ce sentiment étrange : ça va vite mais c’est pesant. Pas pesant dans le sens où la tension fonctionne, pesant dans le sens où l’on fatigue vite du filmique alors que le profilmique aurait mérité mieux. Mieux qu’un film d’horreur comme un autre, recyclant les éléments les plus vus et lassants de ce genre. L’horreur passe par une musique lourde, par des jumpscare des plus évidents et des twists, bien sur le papier, ratés dans leur exécution. On s’attend à ce que les miroirs nous révèlent d’autres choses, on l’a déjà vu ailleurs, en mieux. En revanche, on ne s’attend pas à ce que Marama frappe le colon, ni à ce qu’il révèle être le père de quelqu’un. Non pas parce que Marama crée une surprise mais parce que ces moments semblent être amenés ridiculement pour le premier (alors qu’il s’agit d’un moment d’émancipation), comme si de rien n’était pour le second. Ce second élément est pourtant le twist final du film, celui censé être la dernière étape dans la colère de Marama. Sa réalisation en fait quelque chose de banal, ajouté à la dernière minute dans un souci de misérabilisme plus grand que ce que n’était déjà l’ensemble de la situation.
On aurait aimé apprécier Marama, rien que pour l’absence d’autres films sur ce sujet dans la distribution cinématographique française. Marama a beau être raté, il donne l’espoir de voir un jour ce sujet venir au centre des débats dans une discussion plus générale sur l’anticolonialisme.
The Drama de Kristoffer Borgli
Critique écrite avant d’apprendre l’existence de la lettre de Kristoffer Borgli dans laquelle il révèle avoir eu une relation avec une jeune fille âgée de 16 ans. Nous comprenons parfaitement que certains décident de boycotter le film du réalisateur.
The Drama pose son sujet très vite : connait-on vraiment la personne qu’on aime ? Si non, est-on prêt à l’aimer encore une fois que l’on sait ce qu’elle a pu faire ? De ce sujet à la fois traditionnel (l’amour est le sujet le plus récurrent du cinéma), le réalisateur nous questionne directement sur notre rapport à l’amour, nous trouble, nous perd, puis nous reprend dans un climax grandiose. De quoi passer par toutes les émotions, cogiter notre rapport à l’amour, aux USA (de manière très succincte) et au film.
Presque trois ans depuis son dernier film (Dream Scenario), Kristoffer Borgli revient avec The Drama, fausse vraie comédie romantique (le réalisateur joue avec les codes de la romance) sur un couple formé par deux des acteurs les plus intéressants du moment, Robert Pattinson et Zendaya. Quelques jours à peine avant leur mariage, elle lui révèle quelque chose qu’elle a fait qui lui fait reconsidérer leur relation toute entière. Ce quelque chose n’est pas tant le sujet du film, même s’il permet au long-métrage de questionner la source d’un malaise national outre-Atlantique. Le sujet est la relation amoureuse, ce qui peut y mettre un terme et la confiance qu’elle sous-entend. Ce terme de confiance est primordial parce que le film ne se contente pas d’y réfléchir narrativement, il joue par la mise en scène sur la confiance qu’on lui accorde, dans notre relation avec lui. Le montage place côte à côte des plans sans nous préciser s’ils sont véridiques ou simplement le fruit de l’imagination, la mise en scène place les personnages dans des lieux où ils ne devraient pas être, rejoue des moments en changeant les actions pour nous tromper sur ce qu’il se passe, sur ce qui est vraie ou n’est que l’illusion que l’on se préfère se créer. La réalisation et le montage transposent le doute et le trouble qui habitent la relation entre Zendaya et Pattinson à notre relation avec la forme filmique. Le montage soumet une réflexion personnelle sur notre propre rapport aux images. Cette ouverture assez brillante du récit s’efface malheureusement dans son milieu, en même temps que Robert Pattinson prend le premier rôle plus que Zendaya. On conserve le questionnement sur la relation amoureuse, on perd le plus que proposait le film et le trouble qu’instaurait Zendaya. On comprend pourquoi on se concentre sur Pattinson, c’est sa manière de recevoir l’action de Zendaya qui importe au réalisateur. Mais le film devient moins intéressant, tourne sur lui-même. On s’attend à certaines actions (l’adultère), on a fini notre réflexion personnelle sur le sujet et on attend que le personnage la finisse à son tour. Pattinson est très bon, comme à son habitude, mais Zendaya apporte ce trouble très singulier qui rend chacune de ses apparitions uniques : on ne sait sur quel pied danser, on a envie de lui pardonner mais la crainte de Pattinson se ressent en nous par ce que l’actrice réussit à créer. Si l’on doutait encore du talent de Zendaya, The Drama fait envoler tous les doutes possibles : elle est celle qui fait passer le film de comédie noire sur le couple, sympathique, à grande confusion qui fait rester le film en tête. C’est pour cela qu’on aurait aimé la voir plus.
Quand on la retrouve en continue dans la dernière partie du film, le mariage, le film regagne toute sa splendeur du début. On avait pris de l’avance sur le long-métrage dans notre réflexion, il nous réinvestit entièrement en faisant preuve d’un suspens brillant. On sait que quelque chose va faire dégénérer ce mariage, mais on ne sait pas où. Le montage nous présente les différentes pistes. La demoiselle d’honneur qui en veut à Zendaya, l’adultère de Pattinson, le dj arrivé à la dernière minute : tous peuvent être la cause, on fait nous même attention à chacun d’entre eux. Une curiosité s’installe, nous prend dans l’image et nous fait redevenir participant direct du long-métrage. Le trouble est là, l’inquiétude aussi, les petites touches humoristiques fonctionnent de nouveau, parce que le montage l’a permis une nouvelle fois, nous a de nouveau laissé participer au long-métrage. The drama nous rend actif en plus de nous laisser réfléchir à ses côtés : ça fait du bien de ne pas être pris pour des idiots.
Juste une illusion d’Olivier Nakache et Eric Toledano
Si le duo Nakache / Toledano avait réussi quelque chose dans le cinéma français, c’était de partir d’une situation simple, intime, et d’en sortir des petits bonbons sociaux pouvant parler à tous. Ils ont façonné l’image du film social un peu bourgeois mais avec du cœur que l’on voit souvent dans nos salles. Mieux, ils avaient réussi à en tirer les meilleurs films, ceux mêlant le mieux humour et drame social. Est ce qu’ils ont réussi à chaque fois ? Leur avant-dernier film, Une année difficile, prouve que non. On pouvait imaginer une erreur de parcours, ce n’était qu’une illusion : le duo semble avoir perdu sa capacité à s’ouvrir.
En filmant l’adolescence de Vincent (Simon Boublil) dans les années 1980, le duo s’attarde énormément sur son père (Louis Garrel) et, quand il s’en donne le temps (à savoir dans trois / quatre moments) sur sa mère (Camille Cottin). En ancrant leur récit dans la décennie où ils ont grandi, les réalisateurs en profitent pour placer tout ce qui leur rappelle cette époque : Mitterrand, Touche pas à mon pote, les vidéos clubs et leur rayon pour adulte, l’arrivée des ordinateurs et la crise du chômage. Mais aussi ce qui leur rappelle l’adolescence : les premiers amours, la quête d’identité, le rapport à la religion. En plaçant autant de pistes et d’idées de traitement dans leur film, le duo aurait dû tout naturellement ouvrir leur espace intime, le coming of age de Vincent. C’est plutôt le contraire : il y a de tout et donc il n’y a rien. Les idées sont là, se baladent comme les pistes narratives, sont posées dans ce qui ressemblent à des petits blocs indépendants puis s’effacent. Ce n’est que de longues minutes plus tard que l’on revient enfin sur ces pistes, du moins celles sur lesquelles on s’attarde. Mais lorsque la caméra du duo y retourne, on a déjà assisté à tant d’autres petits blocs indépendants qu’on a presque oublié celui-ci. L’illusion du titre est narrative, celle d’une comédie dramatique capable de toucher à quelque chose de son époque. En formant sa narration en bloc, le film perd sa capacité à faire exister ses différents sujets, qui vivent le temps de leur bloc mais s’effacent quand un nouveau prend la relève. En voyant cet enfant grandir dans les années 1980, époque où ont grandi les réalisateurs, on ne peut s’empêcher d’y voir une transposition d’un des deux cinéastes dans ce jeune adolescent. On ne peut s’empêcher de voir Juste une illusion comme la compilation de souvenirs d’enfance du réalisateur, auxquels il ne donne aucune réelle substance dramatique. Il s’enferme dans un petit cocon, la nostalgie de l’époque où il a grandit, mais ne questionne pas tant cette période qui lui manque : le traitement du chômage pourrait laisser penser le contraire, or, l’absence de sentiment dramatique général et le traitement “feel-good” du film, indéniablement une de ses qualités immédiates (on passe un bon moment devant certaines scènes), font qu’on oublie vite ce thème. Ce qui compte n’est pas le chômage du père, ni même le nouveau métier de la mère, ce ne sont que des pistes narratives illusoires servant des blocs de scène et remplissant le film. Ce qui semble compter le plus au final, c’est le premier amour du protagoniste, seule intrigue naviguant entre différents blocs. Sur ce point, les réalisateurs frôlent avec la gêne de ce sujet (faire bien jouer des enfants c’est compliqué, leur faire bien jouer l’amour l’est encore plus), y échappent un peu mais ne donnent aucune existence au personnage féminin. On suit tout par le regard de Vincent. On ne nous donne que sa subjectivité. Parfois celle de son père. Cette subjectivité ancre un film déjà dans un surplus de nostalgie dans un regard genré des années 1980, alors que les blocs mettant en avant Camille Cottin essaie de dépasser cette conception.
Peut-être que le duo est meilleur quand il focalise son intrigue sur un sujet (les colos de Nos jours heureux, les associations de Hors Norme ou la dernière mission de Jean-Pierre Bacri dans Le sens de la fête). Dès qu’il veut trop en dire, trop en raconter, il ne dit plus grand chose. Le duo ne sait plus s’ouvrir sur le monde tout en conservant son intimité. Il ne donne que l’illusion d’un essai voulant cacher sa structure en bloc. Certains blocs nous touchent (le moment où Cottin et Garrel se mettent à danser est très beau). Or, dès le bloc suivant on est déjà passé à autre chose.
À voix basse de Leyla Bouzid
Face à la première séquence d’à voix basse, on comprend tous les enjeux du film. Lilia, la protagoniste, atterrit en Tunisie avec sa copine, la dépose à un hôtel et le regarde dans le rétro (impossibilité d’afficher leur relation auprès de la famille de Lilia) puis roule jusqu’à sa maison d’enfance. Arrivée devant la maison familiale, elle voit dans le rétro intérieur sa version d’elle jeune accompagnée de deux autres enfants. L’idée de faire cohabiter les deux plans d’existence, qui sera reprise plusieurs fois dans le film, interpelle immédiatement et nous ancre dans l’intention de la réalisatrice. Pourtant, elle ajoute au plan du rétroviseur un plan extérieur, où l’on voit Lilia, seule dans la voiture. Ce plan signifie sûrement l’impossibilité de maintenir la présence du passé, bien que cette dialectique reprend dès le plan suivant. Or, il est aussi le témoignage immédiat de ce qui sera le défaut principal du film : limiter son ambition visuelle et narrative par une volonté de surexplication des choses. On sait qu’il s’agit d’une illusion de Lilia, ce plan nous confirme ce que l’on savait déjà et limite sa portée poétique. À voix basse aurait pu être un très beau film sur l’orientation sexuelle face à une société patriarcale. Il ressemble à un téléfilm plein d’idées et de talents, qui n’ose pas aller aussi loin qu’il aurait pu.
Le mélange entre passé et présent aurait pu offrir une image-souvenir, où les temps se confondent comme l’incapacité de la société à vraiment évoluer. C’est ce qu’on retrouve d’ailleurs quand le film va au bout de son idée : le regard par la fenêtre, la plage, les enfants qui montent les marches. On comprend en un instant ce que ressent Lilia en revenant dans la maison de son passé, on saisit les liens entre elle et son oncle décédé. La dialectique qu’impose la réalisatrice se passe de mots pour nous transmettre des émotions et une certaine finesse. C’est peut être parfois trop évident, mais cela traduit par image les thématiques mêmes du film. L’emploi des miroirs est un autre exemple, bien que différent, de ce que la réalisatrice vient montrer dans son film : la narration du film se cristallise dans ces reflets divisés et perdus, ceux d’une mère devant acceptée l’identité de sa fille, ceux d’une fille devant faire face à qui elle est et qui sa famille voudrait qu’elle soit. Les dialogues trop évidents n’importent plus, l’image parvient à tout nous faire ressentir sans se perdre dans des allégories épuisantes. Le visuel traduit avec une grande simplicité et une certaine poésie le cœur narratif. C’est pour cela que l’on ne peut être que déçu quand à voix basse privilégie le lien entre les époques uniquement d’un point de vue textuel. Hormis les quelques scènes où les époques se rencontrent visuellement, le long-métrage propose une mise en scène classique. Elle n’est pas mauvaise, mais en comparaison aux idées proposées avant, elle ressemble à celle d’un téléfilm TF1 ou France TV. Quand ses principales idées s’échappent, à voix basse libère la vision de ce qui se trouvait en dessous : un film au sujet prenant mais à la restitution imparfaite, notamment par le manque d’alchimie de son couple principal. Le film aurait pu être plus que ce qu’il n’est, il n’en devient pas mauvais, seulement décevant.

Sources :
- CNC
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