Critiques de films

Ce mois de février confirme ce qui avait peiné au box office français de 2025 : le manque de gros films, pas tant dans le sens budgétaire (bien que ce soit en l’occurrence le cas), capables de conduire un public de non-habitués en salles. En février 2026, on a trouvé dans quatre films des porteurs de spectateurs : Le marsupilami, Gourou, Les enfants de la résistance et Lol 2.0. Il est intéressant de constater qu’alors que décembre et janvier étaient dominés par les mastodontes états-uniens, Avatar 3 et La femme de ménage, février donne la part belle aux films français. Avec environ 17.93 millions d’entrées selon le CNC, le mois de février constitue une hausse de 25% par rapport à février 2025. Le cumul des mois de janvier et février comportent 5 millions d’entrées en plus que le cumul janvier-février 2025. Espérons que cette dynamique persévère tout au long de l’année. 

Comme annoncé le mois dernier, une nouvelle formule s’ouvre pour le site. Ainsi, l’article de février ne présente que les critiques des films du mois sans plus gros article pour les accompagner.


The Mastermind de Kelly Reichardt
Kelly Reichardt a un talent : ralentir le temps. La réalisatrice réussit à transformer son récit simpliste en un ressenti très proche du personnage : la longueur de sa fuite. Le problème inévitable d’un tel talent est que l’ennui n’est jamais loin, mais, contrairement à First Cow, The Mastermind crée quelque chose d’intéressant par une double partition entraînante, l’acteur et la musique.
Présenté à Cannes dont il est reparti les mains vides, The Mastermind joue avec les codes du film de cambriolage. L’intérêt de la cinéaste n’est pas dans le casse lui-même mais dans son après, la fuite du braqueur et les difficultés qu’elle présente. Pour jouer ce voleur d’art, la réalisatrice a choisi Josh O’Connor, porteur d’énergie et de dynamisme, un dynamisme parfaitement adapté à la partition jazzy du long-métrage.
The Mastermind est un film de Kelly Reichardt, cela n’est pas une révélation. En tant que film de Kelly Reichardt, The Mastermind travaille une continuité avec First Cow, à la fois narrative (un arnaqueur / cambrioleur se retrouvant à fuir mais finissant arrêté) et cinématographique (les deux films travaillent la lenteur et l’à côté). Comme face à un cours magistral de faculté en fin de journée, on a beau essayer de ne pas s’ennuyer, la lenteur du film nous conduit à des moments d’oisiveté. La fuite de Josh O’Connor apporte ces moments de rien, de vide, d’à côté de l’histoire. Comme ces cinq minutes où il cache les tableaux volés ou encore ses promenades avec son ami.
On pense à d’autres choses quelques instants puis on revient sur Josh O’Connor qui réussit à nous reprendre dans le récit. Contrairement à First Cow, il n’y a pas que l’ennui que ce récit politiquement intéressant produit. Il y a aussi cette fois une envie, celle de suivre ce braqueur campé par Josh O’Connor.
Peut être que cela est dû à l’énergie contradictoire que porte l’acteur. Énergie qu’il n’est pas seul à transmettre, le jazz de la bande-musicale y participant aussi. On pourrait trouver cela paradoxal de marier le rythme contemplatif de Reichardt à une musique énergique et un acteur qui, même lent, apporte son dynamisme. Mais cela permet de redonner un intérêt dans le cinéma de Kelly Reichardt, un dynamisme empêchant la monotonie de s’instaurer. Le dynamisme de l’acteur et de la musique redonnent à la lenteur un rythme. La lenteur transforme le dynamisme en douceur humaine agréable. Ce qu’apportent le jazz et O’Connor à ce rythme lent est surtout de l’humanité, de l’attachement envers ces personnages.
C’est donc avec plaisir que l’on voit la réalisatrice essayer de se rapprocher d’eux. Elle n’est plus distante comme elle pouvait l’être dans First Cow, elle se sert de sa lenteur pour donner à Josh O’Connor un espace pour jouer et pour exister. Un espace pour transmettre ses faiblesses. Un espace pour créer quelque chose avec le spectateur, pour laisser de l’émotion en sortir.
The Mastermind provoque l’ennui, mais réussit à générer un attachement. Comme pour un cours magistral en fin de journée, on s’ennuie mais on apprécie un peu le cours quand le professeur change de sa formule classique.

Send Help de Sam Raimi
La dernière fois qu’on a vu un film de Sam Raimi, il s’agissait d’un blockbuster Marvel, Dr Strange 2. Mauvais film de Sam Raimi, la faute à un scénario n’ayant ni queu ni tête et à une réalisation pastiche des Spider Man du réalisateur. Bon film du MCU en comparaison au reste de l’après Endgame, à l’exception des Gardiens de la galaxie 3, grâce à une mise en scène certes pastiche mais déjà plus créative que tout ce que peuvent imaginer Jon Watts, Peyton Reed et les frères Russo réunis. Un drôle de film donc, à la fois mauvais sous l’angle du réalisateur mais bon sous l’angle du reste de son univers. Sauf que quand on pense à Sam Raimi, on pense aux Evil Dead et leur capacité d’allier horreur gore et humour. Une promesse que veut nous faire Send Help, son nouveau film plus indépendant (un film 20th Century Fox, studio pas si indépendant mais devenu la branche « auteur » de l’empire Disney). Sans attendre trop du film, juste la réponse à cette promesse de divertissement régressif, on ne peut qu’être déçu devant Send Help, ni drôle ni terrifiant et dont les seuls moments gores répondent plus à une vulgarité horrifique qu’à un plaisir régressif.
Ce survival porté par Rachel McAdams, brillante dans son surjeu malgré tout, et Dylan O’Brien, que l’on ne voit que trop peu, enchaîne les moments gênants et hideux dans sa première partie. Le personnage de McAdams est censée provoquer gêne et affection, ce qui nous gêne surtout est la qualité des effets spéciaux et de l’écriture caricaturale de l’open space. Même quand la deuxième partie débute, l’île déserte renversant les codes, on retombe vite dans la gêne du début : comment avoir peur pour Rachel McAdams face à ce sanglier en CGI ridicule ? On pourrait presque croire que Sam Raimi ait bel et bien décidé de revenir au style Evil Dead, alliant horreur et ridicule. Mais où se trouve ce mélange dans le reste du film ? Le ridicule paraît non intentionnel et fait souffler plus que rire, là où l’horreur se contente de gore vulgaire. On pense notamment à ce twist final, révélant une maison sur l’île déserte où sont prisonniers nos personnages, maison connue de McAdams. On souffle face à cette révélation tombant comme un cheveu sur la soupe et transformant cette fin en un slasher déjà vu et prévisible, reprenant les codes des Scream sans leur aspect ludique. On souffle plus qu’on a peur.
Cette exaspération à l’égard du film se porte notamment sur le traitement de ses thématiques. Film présentant les problèmes de la domination masculine capitaliste ? La première partie, à l’écriture caricaturale, donne cette idée. Un mauvais film critiquant cette domination reste un mauvais film, mais peut au moins porter en lui un fond intéressant qui aurait mérité une meilleure forme. Sauf que Send Help ne comprend pas les rapports de force qu’il filme. En les modifiant, il ne devient pas subversif dans son traitement de la condition féminine dans un système capitaliste, il perpétue les violences du système en inversant les rôles de dominant / dominé. Le personnage de McAdams devient profondément détestable, est filmé de manière à être détesté et comporte tous les défauts du personnage de Dylan O’Brien. Send Help ne propose pas une échappatoire au système de domination, ni même un plaisir régressif s’en moquant, il cherche à créer en nous une haine progressive à l’égard des deux personnages. Une fois que les deux sont haïs, tout le fond que pouvait porter le film s’évapore, la critique du capitalisme devient une volonté de reproduire le système ; la critique de la domination masculine se soustrait à une recréation de la violence du système.
Sam Raimi se veut contemporain, il est pourtant resté coincé dans les années 2000. Autant sur le fond que sur la forme, son film ressemblant à n’importe quel survival de cette décennie. Un nouveau réalisateur rentre dans le club des cinéastes incapable d’évoluer, incapable de quitter leur gloire passé.

Marty Supreme de Josh Safdie
Josh Safdie, dans son premier film en solitaire, se veut héritier de Martin Scorsese dans son choix d’histoire, le biopic d’un homme détestable. A-t-il seulement compris que les hommes performateurs toxiques dans les chefs d’œuvres de Scorsese sont sujets de critique et non d’admiration ? DiCaprio dans Le Loup de Wall Street est présenté comme un être pathétique dans une critique du capitalisme ; DiCaprio toujours dans Killers of the flower moon représente le ridicule du racisme ; De Niro dans Raging Bull est une critique d’une masculinité toxique ; De Niro, il y a deux acteurs Scorsesien après tout, dans La Valse des Pantins est une satire du fanatisme outrancier des spectateurs de télévision. Scorsese ne se pose certes pas au-dessus de ses personnages avec un regard uniquement moralisateur, il essaie de déceler de l’humanité dans leurs maux mais il n’hésite pas à critiquer ceux qu’ils filment et le système les ayant fabriqués. Josh Safdie l’a t il compris ? Difficile à croire quand le réalisateur ne retient pas même de Scorsese la mise au niveau des personnages. Josh Safdie se place en dessous, glorifiant Marty Mauser, campé par Timothée Chalamet, ne le questionnant jamais. Certains diront que la fin montre un changement de point de vue du personnage, une remise en question de ces objectifs. On répondra qu’on ne voit pas de la même manière ce final. Certes Marty ne va pas au championnat, il a tout de même gagné face à la seule personne qui l’avait battu au ping pong. Certes il se retrouve père alors qu’il refusait la paternité, son départ pour le Japon alors que la mère est à l’hôpital donne une idée de son ordre des priorités. Certes il n’est pas le champion du monde de ping pong, il a refusé lui-même de le devenir par question d’égo personnel. Non, le final ne questionne pas ce personnage détestable, ni ne filme un changement d’attitude de sa part. Marty Mauser reste un salaud porté par son ego. Est-ce un problème de filmer des personnages détestables au cinéma ? Bien évidemment que non, Scorsese le fait tout le temps, mais interroge ces personnages, il ne les glorifie pas. Filmer des personnages détestables permet des films moralement éprouvants, pouvant ouvrir une réflexion sur nos propres failles et celles de la société. Aucun Autre Choix sorti ce mois-ci en est un parfait exemple : le protagoniste est détestable comme Marty Mauser. Or, contrairement à Josh Safdie, Park Chan-Wook développe ce thème. Chez Park Chan-Wook, le protagoniste agit détestablement parce que son ego masculin fait face au poids d’un système capitaliste utilitaire : le réalisateur critique le système et les individus qu’il provoque, en donnant son importance au personnage féminin principal notamment. Safdie ne s’intéresse pas à la critique : Mauser est glorifié, le film ne prend même pas en compte qu’il soit détestable. Tout est fait pour nous faire nous accrocher à lui. Prenons par exemple le choix des musiques, reconnaissables, appréciables, donnant un grain nostalgique au film par leur emploi : elles cherchent à créer un ancrage affectif immédiat avec Marty, empêchant une réflexion critique à son sujet. Josh Safdie cherche à créer un film confortable par sa musique, par son montage entraînant ne donnant pas le temps de souffler. L’objectif ? Ne pas questionner Marty Mauser en tant que réalisateur, ne pas même nous laisser en tant que spectateurs le questionner.
On fait face à un film « good vibe » nous présentant un homme détestable, glorifié, ayant raison sur tout. L’équivalent de Marty Supreme est une jolie affiche, pleine de couleurs, de vie, de rythme, mais servant à faire la promotion de propos questionnables et d’un schéma masculin déjà remis en question il y a quarante ans. L’affiche présente aussi des thèmes importants : la survie dans les camps de concentration, une agression physique envers une femme. Mais il s’agit de touts petits dessins sur l’affiche par rapport à l’homme glorifié par celle-ci, se servant de ces thèmes pour être mis en avant, et non l’inverse. Le crayon esquisse les thèmes importants puis, du même trait et de la même flegme, va iconiser Marty Mauser. La gloire doit être apportée à Timothée Chalamet, tête d’affiche dans ce rôle à la mesure de son ambition : jouer un personnage Scorsesien, sans le talent de Scorsese, lui permettant d’obtenir son oscar. La comparaison avec Scorsese va encore plus loin dans ce choix d’acteur, Chalamet se réclamant héritier de DiCaprio. L’acteur veut sa statuette dorée, la réclame très fortement pendant les 2h30 du long-métrage au point que sa performance en devient détestable. Chalamet est un démarcheur voulant si fort que l’on achète son produit. Il n’est pas tant doué dans son démarchage, il met plutôt tout en place pour l’aider dans sa vente (il est producteur du film après tout). Il veut tant nous vendre son produit qu’on finit par l’acheter. Pas par plaisir de lui acheter, simplement pour qu’il nous laisse tranquille.

Womand and child de Saeed Roustayi
Critique écrite en mai 2025, soit avant les événements récents survenus en Iran. Nous apportons un soutien total à la population iranienne.
Trois ans après le drame familial Leila et ses frères, le réalisateur iranien Saeed Roustayi revient à Cannes avec le mélodrame Woman and child, reparti bredouille en fin de compétition. À l’instar de Leila et ses frères, le côté mélodramatique est parfois trop poussé, limitant la portée du long-métrage à ses propres retranchements tandis que le pathos vient ralentir le rythme et crée plusieurs fois une impression de finalité du long-métrage en raison de plans semblent propices à une conclusion. Woman and Child continue toutefois ce que la filmographie de Roustayi avait déjà commencé à faire, un portrait de l’Iran moderne par le biais du médium cinématographique. Contrairement à Mohammad Rasoulof dont l’excellent Les graines du figuier sauvage était reparti avec un prix spécial du jury en 2024 à Cannes ou à la palme d’or 2025, Un simple accident, Roustayi préfère critiquer le système iranien non de front mais en s’attaquant plutôt à des problèmes sociétaux, à l’image de la nouvelle vague espagnole lors du régime franquiste. La méthode de Roustayi semble fonctionner, son film ayant été autorisé par le régime iranien, lui permettant donc de sortir dans le pays et, peut-être, de donner à voir une alternative pour les iraniens.  En critiquant le système iranien de l’intérieur, Roustayi dresse ici un portrait de femmes iraniennes devant faire face à une hérédité du patriarcat imposée par les conventions conservatrices du pays. Ce rapport patriarcal se lie au rappel du manque de moyens accentuant la misère et du profit pour certains du malheur des autres. Un regard sur l’Iran actuel cru, reposant certes trop sur des dialogues, mais que l’image vient accentuer. Le long-métrage n’oublie pas de créer des moments plus doux, nous rapprochant ainsi des protagonistes, alliant habilement la tragédie de la vie de l’héroïne et des instants plus posés où la caméra et le sublime jeu de Padrina Izadyar viennent nous convaincre de rester dans le récit. Tout le casting est par ailleurs excellent. On notera notamment des progrès sur la photographie par rapport aux précédents films du réalisateur, le manque de moyens ne se faisant plus ressentir. La réalisation est d’ailleurs ici plus maitrisé que précédemment chez Roustayi, créant une tension par le travail du son et la manière de filmer les électrochocs mais aussi dans la gestion des cadres, jouant avec les portes, les ouvertures et les fenêtres pour faire comprendre isolement, amour et enfermement. Cette réalisation gagne en intensité dans sa gestion des raccords regards et des champs contre-champs, que ce soit lors de l’enterrement où le mouvement de caméra nous indique vers quoi tend l’intrigue, tout comme le regard de la mère à sa fille chez l’avocat ou encore le dernier plan, faisant le judicieux choix de ne pas revenir sur Payman Maadi et donnant ainsi un espoir d’avenir meilleur à travers une certaine sororité. Si tout n’est pas encore parfait sur le plan cinématographique, Roustayi offre encore un beau film sur la société iranienne actuelle.

Aucun Autre Choix de Park Chan-Wook
Ce qui surprend le plus avec un film comme Aucun Autre Choix, c’est d’y retrouver tout ce qui ailleurs pénalise un cinéaste, mais de l’accepter et de se laisser emporter par le film.
Le nouveau film de Park Chan-Wook (la trilogie de la vengeance, Decision To Leave, Mademoiselle), Aucun Autre Choix mélange les deux styles du cinéaste, le cru et violent de sa trilogie, le maniérisme raffiné de ces deux derniers films. On aurait pu se retrouver face aux défauts des deux styles, la violence gratuite Tarantinesque du premier, la prétention du deuxième. Mais il ne faut pas oublier que l’on fait face à un film de Park Chan-Wook, et que, même si les défauts possibles sont présents, il parvient à les faire oublier. Le réalisateur coréen adapte Le couperet de Donald E. Westlake et en tire une satire sur la société coréenne, portée par Lee Byung-Hun, qu’il retrouve après JSA.
Aucun Autre Choix est maniéré, c’est la marque de fabrique du réalisateur, se la racontant en laissant aller son imagination : split screen par surimpression, traveling révélant toute la maison, souci du détail à chaque instant, très gros plan sur les veines du personnage. Park Chan-Wook sait ce qu’il filme, Aucun Autre Choix a conscience de ses qualités techniques et n’hésite pas à s’en vanter. Pourtant, contrairement à un film de Yorgos Lanthimos où la démesure de l’égo du réalisateur finit par rendre son œuvre méprisable (on pense à Kinds of Kindness où le réalisateur se place tellement au-dessus de nous et de ses personnages qu’on a la sensation qu’il nous méprise), quand Aucun Autre Choix se la raconte, on aime nous la raconter avec lui. Aucun Autre Choix est un peu cet ami qui réussit tout ce qu’il fait, nous le raconte en en faisant des tonnes, enjolivant la vérité par de belles tournures de phrase et figures de style, mais qui réussit à ne pas nous exaspérer, qui réussit à nous intéresser. Cet ami en fait trop, a conscience de ses qualités, mais n’hésite pas à se mettre à notre niveau, à parler avec nous.
Aucun Autre Choix ne domine pas ses personnages. Il les critique, s’en sert pour dresser la satire de la société coréenne capitaliste, les montre dans tous leurs défauts, mais se met à leur niveau. On le voit notamment quand le film rigole, non pas des personnages, mais avec eux et de la situation qui les entoure. Quand le protagoniste campé par l’excellent Lee Byung-Hun s’en prend à sa première victime, on rit de la situation parce que le réalisateur installe de quoi en rire : la musique en dissonance auditive avec le dramatique de la scène, le personnage couvrant le pistolet de multiples gants, les situations physiques dans lesquels ils se retrouvent. Ce n’est pas la violence qui porte à rire, empêchant toute glorification de celle-ci, mais la situation dans laquelle se retrouve les personnages. Le rire est cathartique et révélateur de la satire du film, satire d’une société poussée à l’extrême par le poids du capitalisme. Le protagoniste commet des actes répréhensifs, n’est pas glorifié pour cela mais n’est pas non plus condamné. On retrouve dans Aucun Autre Choix un traitement des personnages digne des meilleurs films de Martin Scorsese, une critique nuancée qui comprend l’importance de se mettre au niveau du protagoniste pour mieux critiquer ses actes et essayer de comprendre ce qui le pousse à agir, ici le poids d’une société capitaliste que le personnage n’arrive pas à remettre en cause. On en vient à assister à une satire non pas d’individus mais d’un système qui pousse les individus les uns contre les autres en les regardant de haut. Park Chan-Wook ne pouvait que se mettre au niveau du personnage pour comprendre cela, pour dénoncer ses actes tout en critiquant le système. Rien de mieux pour qu’une critique fonctionne que de la faire passer par la satire, rien de mieux pour ajouter de l’humanité à un film maniéré que l’emploi du comique.
Park Chan-Wook réussit l’exploit d’être visuellement parfait, mais de ne pas en perdre son sujet et ses personnages pour le simple plaisir cinématographique. Son film perd en efficacité une fois le premier meurtre passé mais conserve suffisamment de grands moments (la scène de danse, la fin) pour nous maintenir avec lui. En réussissant à lier maniérisme, humour et satire social, Aucun Autre Choix prouve que le cynisme n’empêche pas l’humanité. 

Les voyages de Tereza de Gabriel Mascaro
Comment filmer la vieillesse alors que l’on ne vit pas encore ce stade de l’existence ? Enya Baroux l’avait tenté l’an dernier en France avec un certain succès dans On Ira. Son film était imparfait mais portait un charmant regard sur le troisième âge, humain mais pas mièvre. De l’autre côté du globe, le réalisateur Gabriel Mascaro s’y aventure aussi, en faisant de Tereza (Denise Weinberg), une femme de 77 ans, la protagoniste de sa fable distopique où passé un certain âge, on est exclue de la société.
Comme pour le film d’Enya Baroux, à l’histoire bien différente des Voyages de Tereza, le film de Mascaro apporte une douceur dans son regard d’un âge qu’il ne connaît pas. Son film en devient beau, mélodieux et apaisant. On en garde un sentiment de calme euphorie par cette approche de la vieillesse, humaine et douce. Mascaro ne juge pas le troisième âge, il cherche à nous faire comprendre ce que le troisième âge ressent.
Dans les plus beaux moments des voyages de Tereza, il y parvient sans peine, filmant la vieillesse avec aisance, la sublimant par le fleuve Amazone. Les moments dans lesquels Tereza fait face au fleuve, silencieuse, créent une plénitude, alimentent la calme euphorie que provoque le film. On en est apaisés, décontractés. Le massage donné à Tereza à la fin du film nous est permis dans ces moments, à nous spectateurs. Mais dans d’autres moments, on se perd dans le film comme si notre mémoire faiblissait. Le contexte dystopique du film s’efface pour la fable sans qu’il n’ait été creusé, la fable s’efface pour des moments plus lent, plus ancrée dans le réel de l’âge. Dans ces moments-ci, on ressent la lenteur du film et alors on quitte la calme euphorie pour un ennui poli, questionnant les choix tortueux du récit.
À ressentir ce qu’est la vieillesse et l’isolement, on en vient à se perdre dans la lenteur du film. Pire, on reste perplexe face aux virages qu’il prend. On pense notamment au rupture de ton du long-métrage, lors du premier trajet en bateau de Tereza dans lequel son hôte semble venir d’un film tout à fait différent. On reste à ce moment précis avec Tereza, et donc avec cette vision distante de cet homme plus jeune. Le changement de genre ne nous apparaît donc ni naturel, ni saugrenu, il se contente d’être là ce qui consolide le malaise face à cette rupture de ton. On ne la ressent pas assez pour en éprouver quelque chose, on la ressent trop pour y voir la continuité logique du film. Le long-métrage a beau essayer de ne pas se répéter, ses ruptures de ton créent une distance plus qu’elles ne relancent le film.
Peut être qu’en animation, Mascaro aurait pu creuser toutes ses idées. Peut être qu’en développant sa filiation étonnante avec Miyazaki (Tereza dans des ruines et l’importance donné à la nature font étonnement penser au réalisateur japonais), Mascaro serait parvenu à lier sa fable, sa dystopie, ses ruptures de ton et son portrait de la vieillesse. Mais peut être qu’il aurait alors perdu la force de son actrice, au corps vieillissant naturel, imprégnant l’objectif par les années qu’elle a vécu. Les regards de Tereza n’auraient pas été si touchants, si euphorisants, d’autant plus qu’il aurait perdu le contre-champ à ses regards : l’Amazone qu’il filme avec incarnation et vie. On aurait certainement gagné dans l’ensemble, mais on aurait inévitablement perdu dans les forces mêmes du long-métrage : le portrait de la vieillesse, naviguant sur ce sublime fleuve.
Mascaro réussit son portrait de la vieillesse, échoue à faire vivre sa périphérie, mais, quand il se recentre sur le cœur de son récit, nous emporte avec lui dans ce voyage sur l’Amazone.

Le mystérieux regard du flamant rose de Diego Cespedes
Parfois un film coche toutes les cases de la qualité (sujet intéressant, ré appropriation d’un genre, casting talentueux, photographie léchée) mais peine pourtant à procurer quelque chose. C’est un peu le cas avec Le Mystérieux Regard du Flamant Rose, réinvention du western dans le contexte d’une famille de travestis dans un village de mineurs au Chili en 1982. Le film a tout pour plaire, entre son sujet queer et sa réappropriation du mythe conservateur du west ern mais ressemble plus à une note d’intention, posant ses sujets, nous faisant comprendre ce qu’il voulait raconter, mais ne nous le racontant pas encore.
Premier long-métrage de son réalisateur, Diego Céspedes, le mystérieux regard du flamant rose a fait sa première à Cannes où il a remporté le prix un certain regard.
C’est peut être parce qu’il s’agit d’un premier long-métrage que Le Mystérieux Regard du Flamant Rose ressemble tant à une note d’intention. Céspedes, comme un peintre face à sa première grande toile, a voulu y déposer tout ce qu’il sait faire, tout ce qu’il voulait raconter. La toile est immense, pleine de talent, mais peine à faire sortir une seule idée claire : on y trouve plusieurs éléments intéressants d’un bout à l’autre qui, sous un regard global, apportent une certaine confusion.
Le réalisateur veut traiter à la fois du Chili de 1982 par ses grands paysages que du traitement réservé aux travestis à l’époque, il passe alors par l’histoire d’une petite fille recueillie par la famille, par sa quête initiatique, mais aussi par le traitement tragique de sa mère et de sa grand-mère. Pour raconter cela, le réalisateur oscille entre west ern et drame, incapable de vraiment rentrer dans le premier. L’imaginaire du western est comme un objectif au ciel que veut toucher le réalisateur, or le drame le ramène au sol à peine il essaie de s’envoler vers l’imaginaire.
Ce drame qui empêche l’envol du film semble due à une première partie trop monotone où l’on ne ressent pas grand-chose malgré la force de ce qui est montré. Un paradoxe se crée, on voit derrière l’écran des moments d’une grande tragédie (la mort de la mère, le harcèlement de la petite) mais la caméra, trop ancré dans sa distance monotone avec le sujet, n’arrive pas à transmettre l’émotion en dehors de l’écran. Si l’on devait donner une raison à cette incapacité de caméra à y parvenir, il s’agirait de sa manière de filmer les choses dans cette première partie, identique dans la joie et dans la tristesse, n’offrant pas de changement de tons afin de ressentir divers sentiments. On sent l’intention, pas l’émotion. On ressent ce qu’on devrait ressentir, on ne le vit pas. On aperçoit au loin les sentiments que le réalisateur veut nous transmettre mais elles ne parviennent jamais à nous atteindre. Trop loin de l’émotion, le film en devient long. L’ennui finit par s’installer, notamment à la fin du film où l’on se demande quand est ce que cette histoire va prendre fin, plusieurs pistes nous étant présentes, plusieurs plans créant le sentiment d’apothéose final. Mais à chaque fois le long-métrage se relance pour une autre séquence, ne se laissant pas aboutir. Paradoxalement, cette toute dernière partie où le temps devient long renferme certains des plus beaux moments du long-métrage, certains des moments où la caméra ose dévier du ton qu’elle s’est imposé. La séquence purement western de la vengeance et sa suite où elle est abandonnée crée une tension se transformant peu à peu en réflexion ; le mariage de la grand-mère dévie du schéma monotone tragique pour proposer une séquence de joie alternative où l’on voit enfin le bonheur s’installer dans la vie de ces personnages ; les séquences à moto entre l’héroïne et son copain permettent des envolée de liberté et de douceur, des moments de pur “Coming of Age” ; l’instant suspendu entre la grand-mère et l’héroïne au sujet de la mort de la mère rompt avec la monotonie pour créer une émotion pure par de simples gestes affectifs.
On revient dans le problème du premier film voulant en mettre trop, trop de genres différents. Mais à ces moments donnés, ce trop brise la monotonie tragique imposée par le film et ce qui était alors uniquement derrière la caméra arrive devant l’écran : le film nous transmet son émotion.

Affiches des films critiqués.

Sources :

  • CNC

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