Critiques de films


Comme à son habitude, le mois d’octobre, dans la suite logique de septembre, est marqué par les sorties en salles des films cannois et vénitiens. Les salles françaises ont accueilli durant ce mois d’octobre 2025 environ 12,84 millions d’entrées, soit trois millions de plus qu’en septembre mais environ 2,5 millions de moins qu’en octobre 2024. Une légère remontée par rapport au mois dernier, remontée dans la continuité habituelle des années précédentes, mais toujours en dessous des objectifs fixés en début d’années et du box-office de l’an passé. Peut-être que les sorties de fin d’années, Avatar 3 en tête, viendront remonter le niveau et offrir à 2026 une petite avance.
Les succès d’octobre étaient principalement français (Chien 51, Kaamelott 2, c’était mieux demain) et les succès du mois dernier anglophones (Conjuring 4, One battle after another) ont continué de ramener des spectateurs en salles. 

Pourtant, ce mois d’octobre a été rempli de propositions, pas toutes réussies mais de propositions tout de même, continuant sur la lignée de septembre de proposer un vaste panorama de long-métrages en salles. Rien qu’en France, ce mois-ci a vu sortir trois propositions d’animation, Marcel et Monsieur Pagnol de Sylvain Chomet, La vie de château, mon enfance à Versailles de Clémence Madeleine-Perdrillat et Nathaniel H’Limi ainsi que Arco d’Ugo Bienvenu, quatre propositions de films plus ou moins grands publics, le remake de L’homme qui rétrécit par Jan Kounen, Kaamelott 2 partie 1 d’Alexandre Astier, Yoroï le film d’Orelsan réalisé par David Tomaszewski ou l’adaptation du roman de Laurent Gaudé Chien 51 par Cédric Jimenez, ainsi que des propositions d’auteurs comme La petite dernière de Hafsia Herzi, Nouvelle Vague de Richard Linklater, Moi qui t’aimais de Diane Kurys et L’étranger de François Ozon. Produit par la France, la palme d’or de l’iranien jafar Panahi, un simple accident est aussi sorti sur le territoire. Niveau films anglophones, ce mois d’octobre a vu sortir au cinéma le retour d’un des frères Safdie avec Smashing Machine, le nouveau film de Kogonada avec A big bold beautiful journey, le premier film de Kristen Stewart, The chronology of water ainsi que les suites de Black Phone et de Tron. En streaming, A house of dynamite de Kathryn Bigelow a été révélé tandis que, dans l’indifférence, sont sortis Eden de Ron Howard et Ballad of a small player de Edward Berger. 


A big bold beautiful journey de Kogonada
Porté par Margot Robbie, dans son premier rôle depuis le succès de Barbie et Colin Farrell, le nouveau film de Kogonada ne pouvait que faire envie par la rencontre de ces deux acteurs. Lorsque cette rencontre se fait, l’alchimie manque pourtant. Margot Robbie essaie de la créer lors de la première partie du film avant que, faute de dialogues et de manque d’épaisseur à son personnage, elle ne finisse par tirer son jeu en longueur, se répétant et tombant dans une grossièreté qu’elle sait pourtant habituellement éviter. Farrell quant à lui reste monotone la majorité du film, ne créant pas d’alchimie avec sa partenaire, à l’exception d’une scène où il se révèle torse-nu et quelques autres où il quitte sa carapace stoïque pour un jeu plus ouvert, plus prenant.
Hamish Linklater, dans un rôle secondaire, vient au contraire amener ce qui manque au film, de l’émotion sincère. Que ce soit par la non-qualité des dialogues, alternant entre volonté de philosophie du dimanche et ridicule mièvrerie, ou par le jeu des acteurs ne parvenant à dépasser ce stade initial, A Big Bold Beautiful Journey tombe à plat la plupart du temps, ne créant pas l’émotion pourtant si recherché et gâchant le potentiel de son concept, problématique sur plusieurs points mais donnant envie d’être creuser.
Pourtant, alors que la réalisation crée un enchaînement de scènes attendues, dans leur construction filmique et narrative, et aboutit à un climax mélodramatique remplissant un cahier des charges presque impersonnel, les choix de musiques parviennent à créer un artifice d’émotions, artifice certes, mais artifice faisant effet lorsque lié à des scènes visuellement travaillés. Alors que l’on a conscience de cet aspect artificiel, le film réussit par moments à nous prendre avec lui avant de nous rappeler face à quoi l’on se trouve : une coquille vide qui, telle une horloge cassée donnant la bonne heure deux fois par jour, se remplit d’émotions à quelques rares instants. 

Chien 51 de Cédric Jimenez
Chien 51 se veut ambitieux dans son projet : filmer une dystopie française basée sur le roman de Laurent Gaudé. Les 40 millions de budget sont cohérents pour les ambitions du long-métrage. Pourtant on se demande où ils sont passés. Parfois, on les trouve à l’écran dans certains décors, certains effets spéciaux et certaines idées d’accessoires ou de procédés filmiques (filmer le champ-contre champ en un seul plan par exemple, créant une sensation d’ubiquité cohérente avec l’idée d’un monde ultra-surveillé). Mais souvent, cet argent est absent de l’écran : les faux journaux rappellent notamment une vidéo YouTube ou des tournages étudiants, bien moins coûteux mais tout autant crédibles, si ce n’est plus. On finit par ne pas toujours croire en cet univers, on sent la volonté de nous y amener, mais entre les effets parfois cheap et le casting, pas toujours crédibles, Chien 51 laisse à côté : l’envie de rentrer est là, de s’intéresser à cette enquête est présente, mais les portes d’entrée ne sont qu’entre ouvertes.
Se basant sur le roman de Laurent Gaudé, Jimenez se doit de présenter l’aspect social voulu par ce qu’il adapte : un Paris divisé entre les riches et les pauvres, où le capitalisme s’est lié à l’ultra sécuritaire pour empêcher un changement dans l’ordre établi. Sauf que cet aspect social n’est qu’un arrière-plan, sous-entendu par le groupuscule de Garrel et les dealers. Jimenez ne le nie pas mais s’intéresse avant tout à l’action. Dommage que celle-ci ne soit pas toujours lisible visuellement. 
Pire, lorsque la grande révélation est faite, l’IA a pris le contrôle, le gouvernement apparaît presque déculpabilisé, la responsabilité revenant entièrement à l’IA. Jimenez dépolitise son film dans son final, retirant l’aspect social si intéressant pour une critique de l’IA, tout aussi intéressante, mais empiétant sur l’autre critique. La révolte finale, accentuée par la musique, peut laisser penser qu’un lien est fait entre les deux thèmes, mais la caméra a déjà fait son travail, a déjà dépolitiser le film de son sujet.

La petite dernière de Hafsia Herzi
L’actrice Hafsia Herzi, césarisée en début d’année pour son rôle dans Borgo (Stéphane Demoustier) s’est retrouvée en compétition à Cannes, non en tant qu’actrice mais en tant que réalisatrice avec La petite dernière, adaptation du roman de Fatima Daas sur l’acceptation de sa sexualité tout en conservant son héritage musulman.
Si certains choix posent question, que ce soit au niveau de la représentation, des dialogues ou du rythme, la volonté de rendre cette histoire plus universelle arrive lors des moments plus poétiques du film à briller. Il n’est plus seulement question de l’émancipation d’une femme musulmane mais de n’importe quelle personne cherchant sa sexualité et faisant face au poids de n’importe quelle religion ou figure d’autorité. C’est en cela que les différents parallèles avec la philosophie que trace le film permettent à rendre plus clair son message et à servir le propos du long-métrage.
La réalisation de Herzi parvient parfaitement à capter des simples gestes, des visages et des moments avec une justesse et une attention donnée à ce qu’elle filme. Se dresse alors un cinéma des gestes, de ce que Béla Balazs considère comme des métonymies visuelles par les gros plans, le tout avec une affection particulière pour les protagonistes.

Arco d’Ugo Bienvenu
Il semblerait que le cinéma d’animation se soit officiellement donné un nouveau mot d’ordre depuis Flow et Le Robot Sauvage en 2024, et quelques occurrences passées, à savoir créer des univers futuristes où l’amitié a son importance à travers des fables écologiques. Arco s’inscrit dans ce nouveau projet du cinéma d’animation, et développe la pluralité étonnante de possibilités qu’offre ce nouveau trope. 
Écrit et réalisé par un bédéiste, Arco témoigne de la pâte de son auteur dans les graphiques des personnages mais travaille ses décors avec le plus de liberté stylistique possible. Ainsi les nuages sont en aquarelle, l’inspiration de Miyazaki est assumée, et l’animation fait vivre deux univers, la nature et la société futuriste où des hologrammes remplacent des vases, où les robots remplacent l’humain. Tout en mettant l’accent sur l’importance des relations humaines perdues, le film fait preuve d’une étonnante nuance sur les robots par le personnage de Mikki, où à l’image de Wall-E le film donne une sincérité à ceux qui finiront par faire le sale boulot à notre place. 
L’humanité court à sa perte par son inaction écologique et son manque d’empathie, mais Ugo Bienvenu propose une réponse optimiste. Il vient alors nous toucher, nous émouvoir par la musique épique et révélatrice, par l’amitié entre Iris et Arco, par l’humour de ce trio de personnages secondaires décalés, par sa capacité à faire briller son film de mille couleurs, éclairant les yeux et le cinéma d’animation. Comme pour le Robot sauvage, il est intéressant de constater que Miyazaki, lui-même derrière des fables écologiques animées, semble être l’influence visuelle première d’Arco. Mais qu’aucun des deux films n’est un pastiche, une copie ou un plagiat de Miyazaki mais bien des inspirations créant leur propre univers, leur propre art de l’animation : l’héritage d’un des grands du cinéma d’animation moderne est assuré, non seulement au Japon ou aux États-Unis mais aussi en France.

Affiches des différents traités

Nouvelle Vague de Richard Linklater
L’intérêt de Richard Linklater en filmant Nouvelle Vague semble se trouver dans la reproduction fantasmée de la France de la fin des années 1950, s’amusant à filmer le Paris et le Cannes de l’époque en noir et blanc et en 4/3. Cette vision fantasmée d’une autre époque cinématographique s’apparente au fur et à mesure du film à un concours d’anecdotes et de références sur la Nouvelle Vague, en témoignent les plans fixes sur les acteurs accompagnés d’un petit écriteau précisant la figure historique qu’ils interprètent, même lorsque celles-ci n’est là que pour le plaisir d’un caméo afin de satisfaire un public cinéphile. Nier que ce plaisir se crée serait nier une réalité tout comme nier l’aspect page Wikipedia de ce procédé, limitant la reproduction de l’époque à un fantasme cinéphile. Pourtant sur un point, cette reproduction réussit à quitter l’état de vision états-unienne d’une France révolue, le casting. Déroutant au premier abord, faute à des répliques se voulant marquantes (les « punchlines » de Godard principalement), ils arrivent, plus le film avance, à donner une consistance à cette reproduction : ils ne sont plus simplement des copies physiques des figures historiques, ils donnent de la vie au récit, de l’alchimie entre eux. La faute n’est donc pas la leur, ceux-ci dépassant la reproduction pour du cinéma, ce que Linklater vient contrebalancer par son sorte de fanatisme à l’égard de Godard. Il ne se contente plus de prendre du plaisir à filmer un vieux Paris, il frétille à l’idée de filmer celui qui semble être son idole, un Godard auquel il fait taire les contradicteurs (Seberg et Beauregard, seuls à véritablement le contredire, semblent voir leurs accusations mises de côté lorsque le final présente Godard comme un génie). Paradoxalement, cette fascination pour Godard ne s’accompagne pas d’une envie de reproduire son style, ne prenant pas les conseils du réalisateur.Outre le casting qui dépasse sa condition de représentation, le seul élément de la vie, le seul aléa venant s’imposer au film est l’apparition aléatoire de perforations de la pellicule, donnant plus l’effet d’un filtre qu’autre chose mais étant la seule trace d’une leçon de Godard à Linklater. Nier un plaisir cinéphile ou le talent des interprètes serait mentir, mais au-delà d’une mignonnerie admirative envers Godard, Nouvelle Vague n’apparaît que comme la reproduction fantasmée et creuse d’une époque de cinéma révolue, remplaçant sa révolution par une conservation.

Marcel et Monsieur Pagnol de Sylvain Chomet
Marcel et Monsieur Pagnol est avant tout un mignon hommage au dramaturge-cinéaste-académicien-romancier qu’était Marcel Pagnol. Cette mignonnerie, et le plaisir qu’y en né de suivre ses aventures jusqu’au succès convainc de rester tout le long du film. Le choix de lier le jeune Marcel au vieux Pagnol, jouant entre la vie et l’image fantomatique cinématographique n’est pas pour rien dans cet intérêt qui se crée dans le film.
Mais malgré ça, le tout apparaît trop rapide, enchaînant les scènes de vie et remplaçant les amoureuses de Pagnol sans laisser le temps d’en profiter. Un aspect survolé en ressort, tout comme l’impression de tomber dans le cliché du personnage féminin remplaçable, présente que pour ce qu’elle apporte au protagoniste. Le film en devient survolé.De cet aspect survolé, seule la petite musique y apporte de l’émotion au début, jusqu’à ce que la narration décide enfin de rejoindre le combat à travers le regard artistique porté par le film (mélange entre animation et extraits des films de Pagnol), touchant enfin la recherche cinématographique d’un tel projet.
Moins réussi que Le petit Nicolas qu’est ce qu’on attend pour être heureux, autre biopic d’animation récent dont le film de Chomet rappelle certains éléments (Lafitte au doublage notamment), ce Marcel et Monsieur Pagnol en reste suffisamment mignon pour ses 1h30.

Kaamelott : Deuxième Volet partie 1 d’Alexandre Astier
Merci à Alain Chabat, Anne Girouard, David Ayala, Guillaume Gallienne et quelques autres acteurs de venir sauver en quelques répliques le film, apportant une touche d’humour pour le peu qu’ils ont à disposition. Cela change de l’ensemble, où se rencontrent acteurs ne sachant pas jouer et surjeu Kaamelotien par cris excessifs, efficace sur 3min, poussif sur 2h20. 
L’autre problème du film est d’ailleurs ici, le passage de la série au long format. Pas toujours géré dans le premier volet, l’envie de cette transition se ressentait pourtant dans les ambitions d’Astier, pas toujours réussies, mais voulant aller à l’essentiel et offrir un grand spectacle au-dessus de ses moyens et de son talent. Certes, son personnage n’évoluait pas et il cherchait plus à satisfaire les fans qu’à mettre en œuvre ses idées, son ambition était visible par instants. Cette fois, la caméra est mieux maîtrisée (quand l’intérêt est autre que de filmer en gros plan), mais le scénario n’est plus celui d’une tentative de film, il est l’assemblage de scènes qui auraient été plus drôles sous le format court de la série, parce que ensemble, elles manquent de liens, d’organicité et de cohérence chronologique. La fin, cliffhanger de série, achève ce que le montage narratif avait déjà commencé à faire : nous faire comprendre que nous avons perdu 2h20 dans lesquels rien n’a changé, pire, rien ne s’est passé.
Arthur n’évolue toujours pas, et, à l’image d’Astier, ne semble plus qu’être à l’écoute de son propre ego. Cette écoute égotique se ressent lorsque le personnage de Perceval est mentionné : l’acteur avait refusé de reprendre son rôle n’aimant pas l’écriture de son personnage dans le film, Astier a préféré le laisser partir et rejeter dans le film les traces du personnage à la mer, sa rengaine dépassant le réel pour s’inscrire dans la fiction.Quelques éléments sont à sauver (le discours sur l’aventure, la scène d’introduction, une partie du casting, les décors et costumes) mais force est de constater que Alexandre Astier a perdu intérêt en Kaamelott, n’offre comme personnages que les caricatures de ce qu’ils étaient avant, perd son temps dans des quêtes inutiles, transforme l’humour de Kaamelot en mélange entre cris et beauferies, ne sait mettre en lumière ce que se sont appliqués à faire différentes unités, et est incapable de questionner ses choix. Mais force est de constater qu’en tant que spectateurs de la série, admiratif du tournant pris dans les saisons 4 et 5, une envie de voir où cela va nous mener dans le troisième volet persiste, même si tout porte à croire que le naufrage rêvé par la dame du lac devienne une réalité.

A House of Dynamite de Kathryn Bigelow
Drôle de projet que A house of dynamite dans lequel Kathryn Bigelow filme un groupe d’acteurs de série que l’on prend plaisir à regarder, sous-entend un regard politique sur le nucléaire et le rôle des États-Unis, tente de la tension mais au final tombe dans l’oubli mémoriel. L’abus de la musique, pourtant excellente quand elle n’est pas surexploitée, joue peut-être dans ce manque d’intérêt progressif envers le film, au-dessus de la moyenne des productions Netflix mais connaissant au final le même constat, on finit par faire autre chose à côté. La tension trouve son paradoxe : efficace mais broyée par le modèle de visionnage et l’abus de la musique. Peut-être qu’au cinéma, le film nous aurait plus pris, et aurait laissé le temps nous faire penser aux différents défauts, nous faire réfléchir progressivement au film et non directement devant, passant à autre chose dès le début du générique. Le cinéma évolue, les moyens de visionnage aussi, malheureusement, et une telle sortie se retrouve sur Netflix alors que l’expérience salle lui aurait été plus que bénéfique, aurait permis de de s’intégrer plus facilement dans l’histoire, de ne pas en être repoussé dès la deuxième partie, retombée de la tension laissant prévoir un schéma structurel attendu.
Tout partait bien, un carton d’introduction faisant comprendre l’idée du film (la menace nucléaire ne s’arrêtera jamais, c’est trop tard pour cela), le plaisir de voir quelques acteurs de série et secondaires (Willa Fitzgerald, Moses Ingram, Anthony Ramos) et Rebecca Ferguson (puis Idris Elba dans la troisième partie), ainsi qu’une mise en tension in media res efficace. Puis le film avance, les problèmes de visionnage jouent sur l’attention, le film apparaît alors plus petit que ce que le début laissait penser, les enjeux se répètent, la structure lasse légèrement, la musique sature. A house of dynamite aurait pu nous confiner, nous en dire plus sur les États-Unis face à la catastrophe nucléaire, à la place il nous divertit pendant 1h40, nous donne plaisir à voir un casting irréprochable et évite les lacunes d’une vision propagandiste pro-US mais aurait gagné à creuser cette question.


Critique de Un simple accident de Jafar Panahi, sorti le 01 octobre 2025


Dès son troisième film en 2000, Le cercle, Jafar Panahi fait face à la censure du gouvernement iranien, interdisant la sortie du film sur le territoire, malgré le lion d’or remporté à Venise. Par la suite, chaque film de Panahi fait face à ce double constat, un succès dans les festivals internationaux (Venise, Cannes, Berlin) et une distribution clandestine via des copies de DVD en Iran. En 2010, le cinéaste est incarcéré dans la prison d’Evin une première fois pour propagande contre le régime, ainsi que interdit de tourner des films ou de quitter le pays. Suite à cet enfermement et son interdiction de filmer, Panahi développe dans ses films suivants, notamment Taxi Téhéran et Trois visages le rapport entre fiction et documentaire, plus précisément la frontière fine  entre les deux modes cinématographiques. Ce travail sur les capacités cinématographiques révèlent dans son cinéma une réflexion sur l’art sous dictature, notamment dans Ceci n’est pas un film ou trois visages où le cinéaste montre les ressentiments d’une société traditionaliste face aux activités artistiques, particulièrement celles exercées par des femmes au sein d’une société patriarcale. En 2022, Panahi est une nouvelle fois incarcéré à Evin en raison d’un soutien aux cinéastes Mostafa Al-Ahmad et Mohammad Rasoulof et au mouvement Femmes, Vie, Liberté. Ce second emprisonnement lui permet de rencontrer d’autres prisonniers, faisant germer en lui l’idée d’un nouveau long-métrage. Tourné dans la clandestinité, Un simple accident obtient la palme d’or 2025, succédant à Anora de Sean Baker et devient aussi le film représentant la France aux Oscars 2026, le producteur du long-métrage étant français. Toujours privé de sortie en Iran mais offrant une sorte de protection pour le réalisateur maintenant qu’il est retourné dans son pays, que vaut cette palme d’or 2025 ?

Le cinéma de Jafar Panahi se démarque par l’humanité et la douceur qu’il met dans ses films. L’exemple le plus marquant est sa manière de filmer les choses dans Taxi Téhéran, apportant un regard non neutre mais humain et sans jugement sur ses protagonistes, regard lié au mélange entre fiction et documentaire du film, afin de former un portrait le plus fidèle possible de la société iranienne dans la ville de Téhéran. Cette exacte même humanité se retrouve dans Un simple accident, et cela alors que Panahi y ajoute plus de dureté, un aspect plus cru dans sa manière de filmer frontalement les choses dans la dernière partie du long-métrage. Panahi prend son expérience de prisonnier à Evin et en ressort non seulement un regard plus frontal que précédemment sur les sévices de cette prison et de la tyrannie iranienne, mais surtout un regard humain surprenant. Panahi cherche à regrouper différents points de vue sur la réponse à apporter à la violence d’un système de bourreaux, sans dénigrer aucune des réponses proposées, qu’il s’agisse d’une perpétuation de la violence ou d’une alternative à celle-ci. Panahi ne cherche pas à apporter une morale aux spectateurs ou à donner la solution qu’il pense être la bonne, il met en avant la nécessité de quitter ce système d’oppression en ouvrant un débat sur comment traiter ceux qui ont perpétuer la violence, sur comment répondre à celle-ci. 
Cette réflexion sur le système se lie à l’intimité des êtres. Panahi creuse tous les questionnements éthiques et moraux qui viennent se poser face à la question de la vengeance, filmant la famille du bourreau et créant la crainte que se venger de lui ne crée de nouveaux bourreaux, crainte qui existe aussi si celui-ci est laissé impuni. En choisissant un traitement humain du sujet, Panahi n’oublie jamais de ramener la question de la violence au centre afin de tergiverser sur cette question, de réfléchir à ses conséquences, d’interroger la violence dans les conséquences qu’elle porte dans l’intimité de différents êtres. De cette question complexe, de la complexité de la violence traitée par Panahi, le cinéaste signe une œuvre moralement complexe mais humaine à la fois, une œuvre venant interroger directement le spectateur sur ce qu’il ferait lui face à cette situation. D’une certaine manière, on peut tracer un lien entre Un simple accident et Juré n°2 de Clint Eastwood sorti l’an dernier, film traitant lui aussi de la justice et questionnant son spectateur sur son rapport à celle-ci.
Bien évidemment, la question chez Panahi va plus loin que dans le film de Clint Eastwood par la différence dans la manière dont celle-ci est posée mais aussi dans le rapport même à la violence. Panahi va plus loin que l’aspect moral et psychologique pour interroger directement les corps via un travail sur la mémoire de ceux-ci, sur la mémoire des sensations. De ce constat-ci, on retrouve dans Un simple accident un aspect organique et sensoriel questionnant les souffrances physiques, notamment celles liées à la société patriarcale iranienne. Traitant la question de la violence sur les plans moraux, corporelles, intimes, patriarcales et mémoriels, la complexité d’Un simple accident permet au film d’obtenir un aspect complet, se suffisant à lui-même dans la narration mais emmenant à transposant ses réflexions dans l’esprit des spectateurs. 

De là, Panahi vient proposer une réponse au film de Rasoulof sorti l’an dernier, Les graines du figuier sauvage, en questionnant non pas le constat du mal de la société iranienne contemporaine mais en se projetant dans l’avenir du pays, imaginant déjà les solutions pour l’Iran de demain. Panahi prend une distance par  rapport à Rasoulof et de cette distance se rapproche au plus près de l’Iran qu’il le peut. Moins fort que Les graines du figuier sauvage car manquant un cri du cœur suffisamment fort pour porter le rythme général du long-métrage, se fatiguant lors du milieu de son récit, l’envolée possible était derrière, le film de Panahi maintient l’intérêt par ce qu’il propose, un avenir possible, un avenir théorique certes mais possible tout de même. 
Jafar Panahi manque de la force directe de Rasoulof pour faire vibrer suffisamment son récit certes, il est capable d’autres choses, d’offrir une vision humaine capable de violence dans l’écriture de ses personnages. L’écriture du film en est alors crue et douce à la fois, crue car n’hésitant pas à dire, parfois en surexpliquant par la parole, certains éléments forts de la situation iranienne, douce dans l’accompagnement de panahi à ces personnages, l’affection de la caméra pour eux se ressentant dans l’absence de jugement que ni elle, ni la plume, ne lui portent.
Par le groupe de personnages qu’il choisit de raconter, Un simple accident dresse un portrait parfois satirique, notamment via la touche d’humour noir, de la société iranienne contemporaine. On regrette de ne pas passer plus de temps avec les personnages secondaires, de ne pas voir se développer leur relation à l’événement plus longtemps mais on est amené à s’attacher à eux, sans que les violons aient besoin d’être sortis pour cela. Le casting est par ailleurs irréprochable, de la petite fille au bourreau, des mariés au personnage colérique.
Ce choix de lier comédie noire à tragédie, justifier par Panahi par le fait que l’humour soit ancré dans la culture iranienne, permet de donner de la vie au récit tout en développant l’aspect satirique, représentant la corruption faisant rage dans une  Iran où le patriarcat limite l’accès au soin. L’humour permet d’incarner des éléments que le scénario ne peut développer plus en détail. 

Entre Un simple accident cette année et La zone d’intérêt de Jonathan Glazer sorti l’an dernier, le cinéma fait face à un retour du travail sur le lien entre le son, représentant d’un gros-champ tétanisant et l’image, ici centré sur la réaction à ce hors-champs, par des dos ou des regards, par une captation du corps transposant le jeu du casting dans l’ensemble de leur être. Valeur Sentimentale de Joachim Trier, second du festival de Cannes après le Panahi, travaille lui aussi ce lien entre son et image mais d’une manière différente que Un simple accident, voyant dans l’opposition entre les deux la dualité entre la vérité et le mensonge. Panahi lui ne les oppose pas, chacun accompagne l’autre. Sans un mot, l’intériorité des personnages, leur ressentiment et leur difficulté nous apparaissent à l’autre non seulement par le brio du cadrage de Panahi mais par le lien qu’il crée avec un hors-champ sonore prenant tout autre sens en fonction de l’image qui l’accompagne. Un sorte d’effet Koulechov liant image et son se transpose dans le film de Panahi que le plan final incarne entièrement, devenant tétanisant par le simple écho à un son entendu précédemment. En sachant que ce plan est le dernier de par la structure narrative, on en vient à absorber les questions du long-métrage en nous par la dureté de celui-ci : ce qu’il advient du personnage quitte l’intérêt du visionnage, le personnage devient le spectateur et nous conduit directement dans cette réflexion.
Ce choix de mise en scène fait suite à vingt minutes durant lesquels Panahi crée un véritable frisson chez le spectateur à travers un simple plan séquence, presque entièrement fixe, nous positionnant face aux personnages et à la cathartique qu’ils trouvent dans la situation : la caméra ne peut plus interférer, elle doit montrer ce qu’il y a dans un aspect Bazinien de la chose. La mise en scène existe mais cherche à s’effacer pour ne laisser voir que des êtres face à leur bourreau, ne laisser que leurs émotions prendre le dessus et voir la violence, immuable tel un arbre se confronter à un autre. 

Par le reste de sa réalisation, Panahi touche encore à un réalisme Bazinien, favorisant des plans simples afin de capter les personnages et leurs réalités. Il s’y oppose toutefois par le travail de montage, témoignant d’une parfaite connaissance de la durée idéale d’un plan pour en faire ressortir l’idée voulue : l’évolution du cadrage d’un plan paraissant identique est emmenée par une pause dans ce plan à travers un travelling d’accompagnement lors de la scène d’introduction, faisant comprendre que l’histoire se resserre sur le personnage du père, que ce simple accident le conduit à un piège. Cette réalisation dans la simplicité et la science du cadre nous met au plus proche des personnages, de leurs dilemmes, ouvrant et refermant le cadre aux protagonistes pour resserrer les enjeux et accentuer la tension (la scène où ils poussent la voiture, seul plan d’ensemble du film, crée en plus de la tension diégétique une tension extra-diégétique, le spectateur au courant de l’illégalité du tournage est amené à se questionner sur si les personnes les aidants sont des figurants ou non). La caméra n’est pas là pour juger les personnages, mais pour les accompagner, pour devenir un moyen d’expression de leurs solutions.
Ce choix de cadrage resserré, tout comme dans Trois visages est sûrement dû au tournage clandestin du film : de cette censure, Panahi trouve les moyens d’exprimer son cinéma dans la plus simple simplicité, se débarrassant du surplus pour aller à l’essentiel. Malgré le brio de cette réalisation, cette essentielle est parfois privilégiée à du secondaire bienvenu, plus de plans sur le geôlier par exemple ou une justification du ventre-mou se créant au milieu du film alors que celui-ci court paradoxalement au principal dans la réalisation. Mais Panahi sait rappeler par ses choix de réalisation son talent qu’il met au service des personnages, tel lors de la scène dans le désert où la caméra suit les protagonistes par une horizontalité cherchant à créer le questionnement et le débat commun. Une réalisation simple qui filme un scénario brillant.

En conclusion, Jafar Panahi mérite sa palme d’or malgré les quelques temps morts de son long-métrage où plus de puissance aurait été nécessaire. Le réalisateur signe une suite spirituelle à Les graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof sorti l’an dernier, pamphlet politique direct sur la situation iranienne offrant un constat dur mais important sur l’Iran contemporain, témoignant dans sa fin d’une idée de solution immédiate. Panahi quant à lui réfléchit l’Iran contemporain mais porte son intérêt sur l’avenir, sur l’Iran de l’après tyrannie. Panahi cherche à développer avec son humanité des pistes afin de créer une Iran meilleure, brisant le règne de la violence, tout en ne jugeant pas ceux qui souhaitent employer cette violence sur leurs bourreaux. Il questionne les différentes solutions possibles pour cette future Iran, n’y apporte pas de réponses claires mais soulève des hypothèses, des questions, ancrant le mal en nous par son dernier plan. Celui-ci porte en lui tout ce que le film s’est amené à créer, un travail sur le cadre et sur le son où la simplicité du mélange fait comprendre sans paroles la tension vécue par les personnages et le mal enfermé dans cette société iranienne. Jafar Panahi se montre optimiste pour l’espoir de l’Iran et cela alors que le mal continue, et continuera sûrement de gangréner cette société, mais portant son intérêt sur les capacités de débats, de discussions communes pour y trouver un terme. La fin de la terreur passera par une solution commune, celle-ci continuera de nous hanter si l’on ne la cherche pas. Panahi signe un thriller brillant à l’humour surprenant, une palme d’or politique de qualité rien que par sa gestion du cadre, liant les limites du tournage clandestin à une recherche cinématographique sur la tension.


Sources :


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