Critiques de films

2024 débute par un mois de janvier relativement riche en nouveautés cinéma. Entre des films primés à Cannes et à Venise, des candidats aux oscars et le retour des comédies romantiques à l’américaine, janvier aura été un mois chargé, bien plus que ce que février et mars semblent annoncer.
Sont donc sortis ce mois-ci côté film indépendant américain Priscilla de Sofia Coppola, The Iron Claw de Sean Durkin, May December de Todd Haynes et Poor Things de Yorgos Lanthimos. Autres sorties américaines de janvier, la comédie Anyone But You de Will Gluck, la nouvelle adaptation de La couleur pourpre par Sam Blitz Bazawule, Argylle de Matthew Vaughn et le nouveau film d’animation DC direct to video, Justice League : Crisis on Infinite Earth Part 1 de Jeff Wamester. Côté français, ce mois de janvier aura vu la sortie de Making Of, nouveau film de Cédric Kahn tandis que le Japon voit ressortir dans les salles françaises Godzilla Minus One de Takashi Yamazaki, là où le Québec propose Les chambres rouges de Pascal Plante et où Netflix propose le film espagnol Le cercle des neiges par Juan Antonio Bayona. Le grand prix de Cannes, à savoir le film britannique The Zone of Interest de Jonathan Glazer conclu ce mois.

Parmi les films vus qui ne seront pas traités, Priscilla est un film en demi-teinte, un parfait contre-champ au Elvis de Baz Luhrman qui finit par paraître vain en raison de personnages survolés et de scènes figés empêchant toute évolution narrative. Making Of possède un concept sympathique mais ne le creuse pas suffisamment en profondeur là où Les chambres rouges m’a laissé de marbre malgré sa proposition cinématographique intéressante. JL : Crisis on Infinite Earths continue de creuser la tombe des films d’animation DC en se montrant fade, mou et peu passionnant tandis que Le Cercle des Neiges est une proposition intense, certes avec ses longueurs, mais prenante et palpitante.
Les films traités sont Poor Things de Yorgos Lanthimos, ou Pauvres Créatures en version française, Argylle de Matthew Vaughn et The Zone of Interest de Jonathan Glazer.


Pauvres Créatures de Yorgos Lanthimos, sorti le 17 janvier au cinéma

Poor Things est le nouveau film du cinéaste grec Yórgos Lánthimos. Après avoir réalisé plusieurs films en Grèce, dont Canine, il rejoint l’Angleterre pour mettre en scène The Lobster avec Colin Farrell, dystopie exquise mais imparfaite dans laquelle le cinéaste laisse entrevoir tout son potentiel. Puis vient l’année 2018 et le film La Favorite dans lequel le réalisateur travaille avec l’actrice Emma Stone (La La Land). Immédiatement, les deux s’entendent à merveille et se complètent sur le plan cinématographique, leur donnant envie d’enchaîner les projets côte à côte. En février 2021, il est alors annoncé qu’ils préparent ensemble un nouveau long-métrage, adaptation du roman d’Alasdair Gray nommé Poor Things. Le scénario de cette fable d’émancipation est confiée à Tony McNamara, déjà scénariste sur La favorite tandis que Willem Dafoe (Spiderman), Mark Ruffalo (Zodiac), Ramy Youssef (Ramy), Jerrod Carmichael, Christopher Abbott, Margaret Qualley (Once Upon a Time in Hollywood) et Suzy Bemba rejoignent le casting. Suite à des bande annonces laissant apercevoir tout l’aspect dérangé potentiel du long-métrage ainsi qu’une victoire à la Mostra de Venise ainsi qu’une campagne pour qu’Emma Stone remporte son second oscar, le long-métrage de Lanthimos est-il à la hauteur des espérances qu’il peut susciter ?

Tout d’abord, Poor Things est l’achèvement du talent d’un des cinéastes actuels les plus talentueux. En effet, Yorgos Lanthimos prouve avec ce long-métrage faire partie des grands de notre époque. Le réalisateur offre une mise en scène remplie d’idées mais n’oubliant jamais de donner un sens et un but à ses plans. Celui–ci fait usage de tout ce que le mode de représentation cinématographique peut lui offrir (petite focale, fish eye, travelling mais aussi noir et blanc) et s’en sert avec intelligence. Par ses mouvements de caméra et sa direction de l’image, il nous fait ressentir ce que vivent les personnages, Bella (Emma Stone) en tête. Sa réalisation permet de créer une distance avec eux par instants pour mieux s’en rapprocher ensuite, rendant terrifiant ou glorifiant ses protagonistes. Le réalisateur capture la folie de son univers par ses plans étranges et dérangeants tandis qu’il image l’emprisonnement de Bella par l’emploi de fisheye, faisant d’elle un poisson dans un bocal. Sa réalisation montre aussi la volonté d’émancipation du personnage et son envie de découvrir le monde, nous le faisant découvrir avec elle à travers une certaine magie, mais une magie honnête présentant à la fois la beauté et l’horreur de celui-ci. L’emploi du noir et blanc se justifie entièrement par les choix du cinéaste : celui accentuant l’aspect naissant de Bella, ayant encore besoin de grandir, de la même manière que le cinéma de ses débuts, avant d’obtenir sa maturité dans le passage à la couleur. Ce noir et blanc permet aussi de dépeindre la prison et la naïveté des débuts de ce personnage. Pour ce qui est de la transition du noir et blanc à la couleur, celui-ci est réussi et plein de sens, arrivant lorsque Bella semble obtenir sa liberté de la prison qui l’enfermait mais aussi découvrant les plaisirs sexuels.
De plus, Lanthimos montre avec ce film qu’il sait créer un monde par ses idées visuels : il crée des tableaux vivants ainsi que des créatures originales, représentés avec un certain gore maîtrisé et étonnamment jouissif dans sa gestion. Son univers travaillé et plein d’originalité sait se montrer dérangeant et nous fait sortir des sentiers battus d’un cinéma consensuel tout en maîtrisant tout ce que celui-ci nous offre.
La réalisation de lanthimos s’accompagne par une photographie sublime, assumant un faux technicolor parfait et émerveillant les pupilles. La direction artistique du long-métrage se montre elle aussi dérangée, pleine de magie et de dramaturgie, et aidant à la création d’un univers unique. La création de cet univers se fait aussi à travers la typographie et le générique. En effet, ceux-ci étant aussi originaux dans leur style ils permettent d’accentuer cela. Seul reproche en revanche à ce niveau, le découpage en chapitres peut sembler sans réel intérêt.

L’histoire du film quant à elle est à mi-chemin entre Candide de Voltaire et Frankenstein de Mary Shelley, une once de féminisme y étant ajouté. Cette histoire change de l’ordinaire et émerveille par l’originalité de sa construction. Celle-ci rappelle parfois celle du film Barbie sorti l’an dernier, le cynisme mercantile en moins et un aspect dérangé en plus. Le scénario parvient à nous présenter une évolution claire du personnage principal tout en la rendant plaisante à suivre; L’écriture du personnage de Bella Baxter est entièrement réussie, celle-ci se montrant touchante, drôle et puissante dans sa volonté. Pour ce qui est du reste des personnages, ceux-ci sont aussi très bien écrits malgré leur présence moins massive. Ils ont chacun une personnalité propre, une originalité dans leur design et leur tempérament et servent tous un but dans l’histoire du film : aucun ne semble de trop. Les relations entre eux se montrent organiques, compréhensives et cohérentes : elles font vivre le film et l’univers sans sembler forcer ni de trop. Si l’on pourrait trouver que l’acte commis par le personnage de Ruffalo lors de son introduction est insensé et assez lourd dans l’acceptation qui s’ensuit, le développement tout le long du film de l’aspect pitoyable du personnage fonctionne à merveille, celui-ci devenant détestable. L’humour du film fonctionne à la perfection, Poor Things est une comédie noire efficace et faisant mouche bien que certaines blagues soient prévisibles et que l’omniprésence de blagues sur le sexe peut lasser. Seuls points noirs véritables dans la narration du long-métrage, la répétition potentielle qu’il peut entraîner vers sa fin. Le deuxième point noir que je tiens à adresser concerne le fait de lier le film à une réalité topographique alors que celle-ci n’est pas véritablement respecté : créer un univers de A à Z aurait pu faire mieux décoller le long-métrage.
Au niveau de ses thèmes, si la fin du personnage de Margaret Qualley peut les remettre en cause, étant incertaine quant à sa liberté, ceux-ci sont traités avec justesse et intelligence, délaissant parfois la subtilité afin de les rendre encore plus percutants. Poor Things est un voyage d’émancipation véritable montrant l’horreur et la beauté du monde mais aussi un conte existentiel sur la liberté sous toutes ses formes, notamment la liberté sexuelle des femmes qui n’appartient qu’à elles.
Pour ce qui est du casting, celui-ci est la seconde plus grande réussite du film, juste après sa réalisation. Willem Dafoe joue avec crédibilité malgré ses prothèses la folie, la paternité et les regrets, se montrant terrifiant mais aussi touchant tout en maîtrisant un humour pince sans rire qui lui est propre. Ruffalo quant à lui est exquis dans son rôle de connard pitoyable au timing comique irréprochable tandis que Margaret Qualley est hilarante dans son rôle mineur. Mais la performance la plus marquante du film est sans aucun doute celle d’Emma Stone, l’actrice étant brillante dans son interprétation, jouant avec son corps et son regard, délivrant ses répliques avec brio.

En conclusion, Poor Things est la confirmation du talent de deux artistes : le réalisateur Lanthimos et l’actrice Emma Stone. Si à la sortie de la salle nous sommes toujours marqués par la direction artistique mélange de steampunk et de surréalisme, par la photographie assumant l’imaginaire de ce monde pour en créer un nouveau encore plus beau lorsqu’il le faut, par une musique dérangée, par de l’humour indécent, par des dialogues touchant juste ou bien par des performances de Mark Ruffalo, exquis dans le pitoyable, et Willem Dafoe, terrifiant mais aussi touchant, c’est bien Lanthimos et Stone qui, grâce à Poor Things trouvent l’un dans l’autre la muse de chacun. Dans cette fable d’émancipation, Lanthimos prouve tout son génie de réalisation en créant un univers tout en se servant de l’image pour narrer son film là où Emma Stone joue avec son corps et avec ses yeux, fait passer toute sorte d’émotions, et confirme être l’une des meilleures actrices modernes.


Argylle de Maatthew Vaughn, sorti le 31 janvier au cinéma

Argylle mais empêche-t-il le film d’être mauvais ? Argylle est le nouveau film de Matthew Vaughn, trois ans après The King’s Man, préquel des films Kingsman, déjà réalisés par Vaughn. Matthew Vaughn est un réalisateur singulier à Hollywood. Son style est parfaitement reconnaissable et il ne fait pas parti des réalisateurs de films à gros budget que l’on pourrait qualifier de yes man. Le cinéma de Vaughn, qu’il plaise ou non, lui est propre. Le réalisateur a par le passé réaliser des films de super-héros notamment X-men : First Class, film sur les X-men inspiré par du James Bond mais ne possédant pas selon moi le charme des deux premiers films de la franchise, le scénario de Vaughn étant cousu de ficelles scénaristiques faciles et d’éléments peu nécessaires. Vient ensuite Kick Ass, pastiche des films de super héros intéressant dans son scénario et parvenant à faire oublier la naïveté de celui-ci. Puis viennent les kingsman, grand projet de Vaughn au point de vouloir créer un univers cinématographique à partir de ces films. Là où le premier est plaisant dans sa narration et sa réalisation, le second ne possède rien de marquant et tombe vite dans l’excès par les choix d’écriture du réalisateur. Cet excès se retrouve dans Argylle mais empêche-t-il le film d’être mauvais ?

Tout d’abord, Argylle est une étrangeté sur le niveau de son casting. Si la plupart des acteurs offrent une performance oubliable, frôlant par moments le surjeu ou au contraire le mono expressionnisme, le jeu d’acteurs est l’un des rares points à fonctionner du film. Dua Lipa, faisant ici ses débuts en tant qu’actrice, donne le sentiment d’un potentiel d’action enfouie qui serait à confirmer dans un autre film. Car si elle parvient à apporter le jeu presque parodique voulu pour son personnage, celui-ci n’est pas difficile à interpréter. John Cena quant à lui confirme sa transition en acteur en cours et fait partie des rares acteurs du film à faire fonctionner leurs répliques humoristiques avec brio, le rendant crédible dans son rôle bien que le voir dans des personnages plus tragiques serait plaisant, celui-ci ayant déjà prouvé son talent dans la série Peacemaker. Henry Cavill est lui parfait dans ce genre de rôle, à savoir un héros de film d’actions n’ayant pas beaucoup d’émotions à transmettre mais devant se montrer charismatique. Les quatre autres performances intéressantes à traiter sont celles de Bryce Dallas Howard, en dessous de ce qu’elle est capable de jouer mais tout de même plaisante en héroïne de films d’action, Samuel L. Jackson dont le surjeu est efficace, Bryan Cranston qui est fortement plaisant en méchant, et enfin Sam Rockwell, capable de la même manière que Cena à faire marcher le ridicule de ses répliques. Les performances du film sont donc globalement de bon niveau, sans pour autant être véritablement marquantes et tombant parfois dans le surjeu alors que celui-ci n’est pas nécessaire.
Pour ce qui est des personnages, l’écriture est de très bas niveau et les acteurs, malgré leurs performances correctes, sont incapables de les sauver. Si Howard arrive à faire de son héroïne un personnage attachant grâce à des conventions d’écriture facile et un jeu assez communicatif, il suffit de se pencher sur l’écriture de celui-ci pour se rendre compte qu’il se compose de vide, n’étant qu’un cliché narratif bien connu qui ne possède que peu de développement, à l’exception certes de quelques scènes. Son potentiel tragique existe et aurait pu permettre de donner un intérêt aux twists la concernant mais Vaughn n’en a que peu à faire, expédiant ce développement par des scènes de disputes avant de créer une romance cliché et mal amenée pour expliquer ce changement soudain d’attitude.
Pourtant, le personnage de Dallas Howard est celui possédant le plus de développement, à l’exception de celui-ci, tous sont des clichés d’écriture auxquels Vaughn n’arrive à donner vie que grâce au talent de ses acteurs : aucune psychologie ne leur a été apportée. Celui de Sam Rockwell se montre efficace et semble renfermer un secret important, secret qui en réalité ne fait pas sens par rapport à ce que la première moitié du film veut nous faire croire, mais finit par sombrer dans un niveau d’écriture sans intelligence, sans réflexion et sans talent.
Pour ce qui est des personnages, l’écriture est de très bas niveau et les acteurs, malgré leurs performances correctes, sont incapables de les sauver. Si Howard arrive à faire de son héroïne un personnage attachant grâce à des conventions d’écriture facile et un jeu assez communicatif, il suffit de se pencher sur l’écriture de celui-ci pour se rendre compte qu’il se compose de vide, n’étant qu’un cliché narratif bien connu qui ne possède que peu de développement, à l’exception certes de quelques scènes. Son potentiel tragique existe et aurait pu permettre de donner un intérêt aux twists la concernant mais Vaughn n’en a que peu à faire, expédiant ce développement par des scènes de disputes avant de créer une romance cliché et mal amenée pour expliquer ce changement soudain d’attitude.
Pourtant, le personnage de Dallas Howard est celui possédant le plus de développement, à l’exception de celui-ci, tous sont des clichés d’écriture auxquels Vaughn n’arrive à donner vie que grâce au talent de ses acteurs : aucune psychologie ne leur a été apportée. Celui de Sam Rockwell se montre efficace et semble renfermer un secret important, secret qui en réalité ne fait pas sens par rapport à ce que la première moitié du film veut nous faire croire, mais finit par sombrer dans un niveau d’écriture sans intelligence, sans réflexion et sans talent.

Comme je l’ai sous-entendu, Argylle repose grandement sur des twists, ou du moins espère reposer sur eux. En effet, le film comporte une pléiade de retournements de situations, chaque retournement apportant une dizaine de minutes en plus à l’intrigue. Vaughn se sert de cette technique pour créer un faux rythme à son long-métrage. Toutefois, ce faux rythme ne prend pas. Les twists sont prévisibles pour la plupart, voire pour tous si vous acceptez de croire que le film ne possède aucune capacité d’écriture. En effet, le seul twist m’ayant à titre personnel surpris étant celui que je ne pouvais imaginer, pensant que le scénariste avait plus d’inventivité que cela. De plus, les retournements de situation sont gratuits dans le film. Ils sont présents dans celui-ci dans l’unique but d’exister et non pour créer quelque chose, encore moins pour vraiment faire avancer les personnages ou leurs développements. Vaughn ne souhaite que choquer les spectateurs mais n’y arrive jamais, ne prenant pas le temps de développer le twist malgré l’ajout de dix minutes au film qu’il entraîne et ne sachant comment en faire de véritables surprises.
Le faux rythme installé par les twists se ressent en particulier lors du dernier acte du film, prenant fin à trois reprises différentes. Vaughn ne parvient plus à garder l’attention envers son récit et fatigue, la conclusion se faisant attendre là où l’ennui est déjà présent. Pour finir sur la partie conclusion du film et twists, sa scène post-générique tend à lier le film à un autre du réalisateur, sans subtilité ni logique, rendant le tout incohérent entre les deux.
Pour continuer avec le scénario du film, celui-ci ne possède rien d’original. Si l’idée de base est plaisante sur le papier, celle-ci est vite abandonnée pour être remplacée par une intrigue clichée possédant une romance clichée, des dialogues peu inspirés et une absence totale de nuance. Il suffit de regarder les scènes d’interview pour se rendre compte que Argylle a été écrit par un scénariste ayant compris le concept du film et se disant qu’il faut absolument l’expliquer le plus possible, lui et son scénario, rendant ces répliques lourdes, clichées et pathétiques. De plus, là où les dialogues sont sur explicatifs sans raison et trop parlants tandis que le personnage du chat est inutile et insupportable, le scénario en lui-même ne tient pas la route, notamment à cause de ses twists. En effet, les twists du film rendent des éléments narratifs idiots et ridicules.
Pour ce qui est de la partie technique, si les choix musicaux manquent d’inspirations, en particulier l’emploi de la chanson des beatles faite à partir de l’intelligence artificielle, la photographie numérique est laide et la musique est efficace mais d’un manque d’originalité barbant, il faut reconnaître le talent de Vaughn à mettre en scène.
En effet, le réalisateur possède des idées visuels intéressantes, jouant notamment sur la vision de la caméra ou sur les transitions d’un personnage à l’autre, réfléchissant ses flash-backs par la couleur et son absence et sachant chorégraphier l’action. Là où il peine, c’est lorsqu’il décide de sur expliquer l’évident par l’image et lorsqu’il abandonne sa propre diégèse pour filmer ses personnages non comme des personnages mais comme de grands noms hollywoodiens, en témoignent les scènes d’introduction de Cranston ou Samuel L. Jackson.

En conclusion, Argylle est ce que Vaughn a fait de pire jusqu’à présent. Si le début, à savoir la fiction dans la fiction, est plaisant grâce à sa direction artistique assumée : jeu d’acteur caricatural, mise en scène over the top et dialogues simplistes, créant un pastiche efficace par son humour et son style, le reste du film dénote entièrement et tombe dans des clichés bêtes et méchant, passant de marrant à ridicule. Le film de Vaughn est trop poussif dans son histoire et incohérent dans son thème. Argylle, en plus d’être associé à une laideur dans sa photographie numérique, n’est qu’une répétition du style de Vaughn frôlant l’auto parodie en poussant les limites plus loin que dans ses Kingsman. Si l’exercice de style peut plaire, rappelant que tout ne doit pas être sérieux pour être crédible, le réalisateur perd sa cohérence à vouloir rattacher son film à d’autres franchises et oublie de faire un bon film avant tout. John Wick 4 est le parfait exemple de ce que Argylle aurait pu être en suivant l’intention initiale de Vaughn, un film assumant son manque de logique et son scénario facile par une gestion parfaite de la suspension d’incrédulité.


The Zone of Interest de Jonathan Glazer, sorti le 31 janvier au cinéma

Filmer la Shoah suscite des débats. D’un côté, il y a cette idée de filmer la Shoah par le support du cinéma, transformer le sujet en drame (La Liste de Schindler) ou en comédie tragique (La vie est belle) pour rappeler la dureté de cette période de l’histoire en nous prenant par la main. De l’autre, il y a cette idée de filmer le réel dans toute sa dureté (Shoah, Le fils de Saul, Nuit et Brouillard) pour rappeler la monstruosité dont l’homme est capable. The Zone of Interest de Jonathan Glazer se situe dans cette deuxième catégorie. Le réalisateur britannique adapte le roman du même nom de Martin Amis. A24 produit ce film qui fait sortir Glazer de sa grotte, le dernier film du cinéaste datant de 2013, Under The Skin. Le film contient dans son casting Christian Friedel dans le rôle de Rudolf Höss et Sandra Hüller, héroïne d’Anatomie d’une chute, dans celui de son épouse. The Zone of Interest suit la vie de Höss, directeur du camp d’Auschwitz et de sa famille alors que la Shoah prend place derrière le mur de leur jardin. Le retour de Glazer, grand prix à Cannes, est-il le chef d’œuvre espéré ?

Tout d’abord, The Zone of Interest est un film glaçant. Pendant toute sa durée, le long-métrage nous fait rester accrocher à notre siège, mal à l’aise, incapable de bouger, pris dans l’angoisse du long-métrage et dans son aspect coup de poing d’une force sans nom. Le terme glaçant est le terme parfait pour définir ce film, celui-ci nous glaçant le sang et nous faisant frissonnant sans jamais filmer la monstruosité des actes, montrer au contraire l’horreur de la banalité et de l’acceptation sans ciller de ce qu’il se passe à côté de cette maison, des milliers de juifs perdent la vie.
Glazer réussit ainsi l’exploit de créer des scènes angoissantes et dignes d’un film d’horreur sans employer la moindre image choc, uniquement en se servant du spectateur pour imaginer ce qu’il se passe et en s’accrochant à une idée, celle de montrer comment l’horreur des actes peut être oublié lorsque cela nous permet de vivre comme l’on souhaite. Le réalisateur comprend son sujet. Il comprend qu’il ne faut pas filmer l’épique pour transmettre les dangers de nos actes. Il comprend que nous confronter à la réalité est déjà suffisamment puissant. Le long-métrage s’en montre alors terrifiant, terrifiant d’une réalité que l’on pense avoir effacé après la fin de la guerre mais qui n’est jamais pleinement parti, une réalité qui est toujours présente dans l’humain, préférant ses intérêts à la vie d’autrui, banalisant le mal pour son propre plaisir. En ne faisant de son film ni un drame ni un autre genre cinématographique, simplement une représentation presque documentaire mais toujours emprunte des méthodes cinématographiques, il accentue la gravité de la chose et l’importance d’en avoir conscience.
La réalisation de Jonathan Glazer est presque irréprochable, à deux points près dont je reviendrais plus tard. Le réalisateur prend ses distances avec cette famille, aucune émotion ne doit se faire ressentir de ses humains ne possédant aucune once d’humanité. En s’éloignant de ceux-ci, il accentue la dureté de son long-métrage, la dureté de ces personnes, si proches de la mort permanente que représente le camp d’Auschwitz mais si loin en ne voyant pas la cruauté dont ils font preuve en laissant cette mort prendre vie. Le réalisateur possède des inventions visuelles pertinentes pour mettre à l’image cette dureté et ce réalisme, il offre des plans chirurgicaux, froids comme les Höss le sont et emploie le hors-champ pour transmettre toute l’horreur de la Shoah sans jamais la montrer mais en rappelant à chaque instant son existence. Les seules failles de la réalisation de Glazer sont dans des idées visuelles certes marquantes mais sortant du film : les plans rouges et blancs sont glaçants mais ils cassent le rythme tandis que la partie animée en noir et blanc, donnant la sensation d’une caméra de surveillance, instaure un climat anxieux et une contre partie à la dangerosité des Höss intéressant mais son exécution est laide et étrange. 

Le hors-champ du long-métrage, terrifiant par sa simple existence, l’est encore plus grâce à la plus grande réussite du long métrage : son mixage son. En effet, le mixage-son de The Zone of Interest témoigne à lui seul de la grandeur du long-métrage. Ce mixage-son apporte à l’image ce qui n’est pas visible, ce qui est est impossible à montrer : la dure réalité de la Shoah rappelant la futilité des problèmes des Höss face à une telle monstruosité. Le mixage son possède une puissance dramatique d’une force inoubliable, rappelant à elle seule toute la cruauté du monde. Elle mélange coup de feux, bruits des machines, cris et autres afin de construire un sound design glaçant à lui seul, terrifiant par son écoute ainsi que fort en sous-entendu. Là où l’image de Glazer ne nous prend pas par la main pour nous confronter à ce pan de l’histoire, le son du long-métrage achève cette absence d’aide à affronter cet aspect historique en nous infligeant avec intensité et puissance. Ce sound design s’accompagne d’une composition musicale employée avec parcimonie. Chacune de ses apparitions ne font que confirmer notre faiblesse émotionnelle face à une œuvre d’une telle force.
L’autre point du film nous rappelant la futilité des soucis des Höss vient de ces séquences animées en noir et blanc. Si comme je l’ai déjà dit leur exécution est déplaisante, leur fond est d’une puissance évocatrice particulière. L’idée d’ajouter au film ces passages des prises de risque d’une résistance polonaise, s’infiltrant dans le camp pour aider comme elle peut les habitants nous rappelle avec force pourquoi cette famille Höss ne peut être appréciée, nous rappelle à quel point ils sont des bourreaux.
Pour ce qui est de son scénario, si les personnages présentés ont une légère tendance à disparaître sans sembler avoir apporté une conclusion à leur apport à l’histoire et certains personnages sont difficiles à différencier, celui-ci est brillant dans sa narration prenante et intense. En effet, le film arrive à créer des personnages pour lesquels on ne s’attache pas mais qui n’empêchent pas de ne pas avoir d’intérêt émotionnel dans le long-métrage. Au contraire, Glazer nous fait détester les parents Höss et nous donne envie de voir tout cela prendre fin sans cesser de créer une envie de poursuivre le film pour nous confronter aux maux de l’humanité. De plus, le scénario du film se montre assez complet sur les maux du nazisme, en grande partie en sollicitant le spectateur. En effet, comme je l’ai déjà dit, l’horreur des camps n’est pas directement montrée mais sa dureté se fait tout de même ressentir. Mais cette horreur là n’est pas la seule : par de simples évocations, Glazer nous laisse imaginer les autres actes ignobles de Höss, notamment à l’égard de sa servante.
De plus, le long-métrage possède des qualités au sein de son montage, glaçant à l’image du reste, de ses décors et costumes dont le réalisme est effrayant mais aussi dans son invitation à se souvenir pour ne pas revivre et dans son casting. Pour le dernier point, les acteurs du long-métrage impressionnent. Ils arrivent à rendre leurs personnages détestables par leurs nuances de jeu et à se montrer convaincants alors que la caméra n’est jamais à proximité de leurs expressions. La performance la plus marquante du film est sans aucun doute celle de Sandra Hüller, détestable dans son rôle aux antipodes de celui d’Anatomie d’une chute. 

En conclusion, The Zone of Interest est un choc. Malgré ses quelques failles inévitables, le long-métrage de Jonathan Glazer se montre d’une dureté magistrale alors que son exercice de style semble imposer l’inverse. En filmant la famille Höss, Glazer ne relègue pas la dure réalité de la Shoah à du hors-champ. Au contraire, il accentue cette dureté par le mixage son immersif et glaçant, et filme la banalité du mal de Hannah Arendt. Ce terme philosophique trouve tout son sens dans ce long-métrage : les monstres de l’histoire ne sont pas des diables mais des personnes comme toutes les autres qui ont accepté de commettre le mal sans s’en préoccuper voyant dans les pires maux du monde un simple quotidien sans extraordinaire. Glazer a compris Arendt et nous le prouve tandis qu’il offre un film méticuleux à en devenir effrayant voire insupportable pour les âmes sensibles, apportant dans sa conclusion un dialogue nécessaire mais impossible avec notre passé, une demande de nous rappeler ce dont nous sommes capable si nous sombrons dans l’extrémisme, une preuve que le mal n’a pas disparu en 1945.


Une réponse

  1. […] Poor Things fut le film qui a ouvert pour ma part l’année 2024 en termes de cinéma. Le nouveau long-métrage de Yorgos Lanthimos semblait d’ores et déjà offrir à cette année une perspective réussie en matière de long-métrages, perspective qui fut confirmée à maintes reprises par la qualité globale de cette année. Si le nouveau film de Yorgos Lanthimos ne  vaut pas après réflexion l’excellent La favorite, son précédent film, il reste néanmoins largement supérieur en termes de qualité à son deuxième film sorti en 2024, Kinds of Kindness, film étant à la fois une continuité logique dans la carrière du réalisateur mais échouant dans tout ce que Poor Things réussissait. En effet, Poor Things joue de sa vulgarité et de sa folie pour construire un univers steampunk et servir un message, qui aurait pu être mieux construit certes mais un message sur la quête de la liberté sexuelle. Lanthimos dessert ce message à travers un univers rococo où il dévoile toutes ses capacités de réalisateur en mélangeant fisheye et autres effets de mise en scène. Poor Things est surtout, malgré ses quelques défauts, la confirmation du talent de deux artistes : Yorgos Lanthimos (talent qui s’est évadé pour le film suivant) et Emma Stone dont la folie de jeu lui a offert un oscar mérité l’an passé et dont les yeux disent toute les nuances et émotions de son personnage. Ma critique ici.  […]

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