Critiques de films


Ce mois de mars ne continue pas les fortes hausses de janvier et février en comparaison à 2025 mais reste légèrement au-dessus des chiffres de 2025, se stabilisant à environ 12.89 millions d’entrées. Que nous apprend le box-office de mars 2026 ? Que le cinéma français réussit à porter le box office hexagonal, soutenu par les quelques propositions hollywoodiennes qui nous arrivent aux comptes goutte. Jumpers, Projet Dernière Chance et Scream 7 ont fortement aidés les entrées hexagonales mais on retrouve dans le top 5 deux films français, Le Marsupilami qui continue un très bon score et Des Rayons et des ombres, capable de rassembler plus de 500.000 spectateurs malgré sa longue durée (3h14). On ne va pas tirer des conclusions hâtives à l’issue des trois premiers mois de l’année, mais il semblerait que les sorties hollywoodiennes limitées à un ou deux gros films par mois permettent aux films français de s’offrir le devant de la scène tout en consolidant un box-office réjouissant. 2026 fera surement mieux que 2025, les cinémas français ne vont pas encore mourir, fort heureusement.


Alter-Ego de Nicolas & Bruno
Qu’est ce qui a convaincu tant de personnes, autant critiques (la moyenne presse Allociné est assez haute) que public (la moyenne Letterboxd aussi) dans Alter Ego ? Comme souvent lorsque l’on n’apprécie pas un film pourtant plébiscité, on est amené à se poser cette question. On essaie d’y trouver une réponse en lisant différents avis sur le long-métrage, nombreux vantant le double-jeu de Laurent Lafitte. On en comprend certains mais rien ne fait, on reste surpris des retours si positifs à l’égard d’un film déjà ringard, d’une comédie prenant le pire de Quentin Dupieux et des comédies françaises habituelles. Pour ceux qui ont aimé, nous sommes ravis pour vous, mais de notre côté, Alter Ego ne dépasse jamais son concept, fait rire à deux petites reprises, sourires à trois autres au grand maximum.
Nouveau film du duo Nicolas & Bruno (le sympathique La personne aux deux personnes, l’horrible Le Grand Méchant Loup), Alter Ego présente Laurent Lafitte dans un double rôle, Alex, quarantenaire ringard et Axel, son nouveau voisin / double à qui tout semble réussir. Pourtant, personne à part lui ne remarque la ressemblance, ce qui le pousse à s’interroger sur ce mystérieux voisin, qui est aussi son collègue.
Le concept en lui-même est intéressant. Le thème du double n’est pas nouveau, rien qu’en 2025 on a eu plusieurs films à ce sujet (Mickey 17 notamment) mais un traitement comique / mystérieux peut apporter quelque chose de rafraîchissant, d’autant plus quand cela permet de montrer l’étendue du spectre du talent d’un acteur. En effet, Laurent Lafitte est doué et fait quelque chose de son double-personnage, alternant les nuances de connard. Rien de très innovant pour autant, on a l’habitude avec cet acteur de le voir dans ce genre de rôle. Une fois passé ce premier stade, à savoir la double ration de Laurent Lafitte, on s’attend à ce que le film se lance véritablement, propose quelque chose de nouveau, que ce soit dans le mystère ou dans la comédie. On attend ce moment, en vain. Très vite, Alter Ego tourne en rond : la blague du double que seul Alex voit est réutilisée à foison, on assiste à plusieurs variations de la même scène où Blanche Gardin engueule Alex pour sa paranoïa, le personnage de Denis apporte en permanence le même type d’humour. On nous vend un plat original, au final il manque cruellement de quelque chose et met du sel un peu partout pour nous le faire oublier. Pire, ce plat ressemble étrangement à d’autres que l’on a déjà mangé.
Très vite, le concept disparaît pour revenir à deux types de comédies déjà bien connues : la comédie de bureau gênante et les scènes de ménages typiques du cinéma français. Nicolas & Bruno voulaient sûrement détourner les codes de la comédie française habituelle en réemployant ces deux types de comédies et en les confrontant à un concept intéressant. Il faudrait alors leur apprendre qu’avoir un concept ne fait pas tout, surtout quand on ne sait s’en servir. Vendre un plat en le présentant comme original ou conceptuel est un début, réussir la cuisson et l’assaisonnement permettrait qu’il soit mangeable. L’intrigue dérive vers ce que l’on connaît déjà, n’y apporte pas grand chose si ce n’est de la genance incapable de faire rire. À un moment le film décale son schéma comique, pas tant narrativement que par la mise en scène : Alex, Axel et leurs épouses se rendent en forêt, on voit d’abord Axel et les deux femmes s’amuser puis la caméra essaie de rattraper Alex, sur son fauteuil de camping en train de déprimer. Le léger mouvement passant du trio au personnage seul, rappelle certains mêmes que l’on trouve sur internet et permet de rigoler en s’imaginant la séquence devenir un même à son tour. Ce n’est donc au final pas tant par l’originalité filmique de la séquence qu’on rigole, mais par la réflexion de ce qu’elle pourrait devenir.
Quand le film s’éloigne enfin du déjà vu ailleurs, c’est dans son final où la décision est prise de faussement tuer Axel avant d’empailler son épouse. Le concept du film n’est plus l’un des seuls éléments rappelant Quentin Dupieux (on pourrait dire que la gêne du long métrage le rappelait aussi), sa perversion fait son retour. Doit-on rire de ce féminicide comme Dupieux essaie de nous faire rire des multiples tortures subies par Adèle Exarchopoulos dans L’accident de piano ? Jusque là gênant et déjà-vu, le film devient pervers et se rabat vers une conclusion prévisible, perverse et ne répondant à aucune interrogation. Quentin Dupieux doit être jaloux, il n’aura pas la comédie la moins drôle, se servant le moins de son concept, et la plus perverse de l’année.

Allah n’est pas obligé de Zaven Najjar
Comment traiter de sujets aussi durs et importants que la tragédie des enfants soldats ? Comment traiter de sujets durs a toujours été un débat critique au cinéma, on pense bien évidemment au traveling de Kapo critiqué par Jacques Rivette (il dénonçait le fait de faire du sensationnalisme sur la Shoah et demandait une forme qui réponde éthiquement au fond). Depuis, le débat persiste sur comment représenter de tels sujets. La Liste de Schindler est-il un film jouant de la Shoah pour créer des émotions perverses (la scène des douches) ou est-il un film rendant hommage aux victimes de l’holocauste ? La voix de Hind Rajab est-il un traveling de Kapo d’1h30 où d’une tragédie actuelle (le génocide à Gaza) est créée une fiction ou permit-il de ramener la politique au cinema de manière frontale ? Les critiques de ce film ont oscillé entre dénonciation du procédé et importance de traiter de ce sujet. Face aux maux du monde, que peut le cinéma ? C’est dans cette continuité d’interrogations sur le cinéma et ses capacités de rendu de l’histoire que s’inscrit Allah n’est pas obligé, adaptation du livre d’Ahmadou Kourouma. Le sujet, le parcours d’un enfant soldat, est d’une importance capitale et se doit d’être plus porté au cinéma. Le traitement est perfectible, peinant à laisser vivre tout ce qu’il essaie de raconter en 1h30 (le titre, faisant entièrement sens dans le roman, apparaît ici presque comme un cheveu sur la soupe, le rapport à la religion n’étant sous-entendu qu’en une réplique très rapide). S’agit-il d’un travelling de Kapo ? Loin de là, le film de Zaven Najjar utilise l’animation pour traiter visuellement les ressentis de son protagoniste : il ne perd pas la dureté du sujet mais ne cherche pas à en faire une excuse pour expérimenter avec l’animation, au contraire, l’animation sert à représenter l’irreprésentable qu’est l’horreur de la guerre. Le traitement de Najjar de son sujet lui permet de ne tomber ni dans le formalisme, ni dans l’étude de cas. Le réalisateur se sert de son animation, pas toujours belle, faisant même parfois penser à un style digne de TFou, pour chercher à représenter ce que ressent son protagoniste. Cette animation est peut-être le principal défaut que l’on pourrait donner à Allah n’est pas obligé. Elle donne une sensation inaboutie, de manque de clarté sur ce qu’elle montre ou ne montre pas. L’animation manque de quelque chose pour créer quelque chose de plus, quelque chose qui manque au film pour devenir entièrement marquant. La réalisation parvient à l’employer pour embrasser la vision du protagoniste mais on reste légèrement déçu que cette esthétique n’aille pas plus loin, ne soit pas plus claire.
Le réalisateur laisse la vision du jeune enfant prendre le contrôle, montrant un regard perdu dans le chaos du monde, imaginant les esprits de ceux qu’il a perdu. Tout nous est montré à hauteur d’enfant, créant immédiatement une humanité dans ce film. Cette humanité n’est pas naïve, ne va pas amortir la dureté de la guerre mais nous la présenter dans sa dureté tout en évitant de transformer son héros en cas : le film se permet de vivre, se laisse nous attacher à un personnage, imparfait, et observer sa vision, son ressenti de ce qui arrive. Sans être un film à la première personne (on pourrait débattre sur si la présence d’une voix-off rend le film à la première personne ou simplement du point de vue de), Allah n’est pas obligé conserve la puissance de l’écrit à la première personne de Kourouma. On peut reprocher au film un traveling de Kapo à un moment, au début, à savoir une prise d’otage émotionnelle nous faisant croire que le protagoniste ne survivra pas alors que si. Exception faite de ce passage, le long-métrage évite toujours de tomber dans ce piège, évite d’esthétiser la violence mais se sert de l’esthétique permis par l’animation pour partager des sensations.

Le testament d’Ann Lee de Mona Fastvold
On retrouve dans Le Testament d’Ann Lee, biopic musical sur la fondatrice d’une secte prônant l’abstinence totale, une réponse à The Brutalist sorti l’an dernier. Les deux films partagent des liens évidents mais aussi des différences qui font de Le Testament d’Ann Lee une version plus aboutie du film de Brady Corbet. Du moins jusqu’à sa fin où l’on retrouve la flegme de The Brutalist, ce qui retire la force mystique pour n’en conserver que le questionnable.
Les liens avec The Brutalist sont évidents par le simple fait que Mona Fastvold , réalisatrice et coscénariste du Testament d’Ann Lee a aussi écrit le long-métrage de Brady Corbet, qui est le coscénariste du Testament d’Ann Lee. On retrouve dans l’écriture des similarités mais le traitement visuel des films est différent, du moins avant la dernière partie.
Corbet est froid, distant, méticuleux, impersonnel. Fastvold est méticuleuse mais jamais froide. C’est d’ailleurs étonnant, et ce qui étonne vaut le coup d’œil, que la réalisatrice réussisse tout en gardant le souci perfectionniste de Corbet à produire de la chaleur, à produire une transe. Corbet voit le monde avec désespoir, on dira difficilement que Fastvold est plus optimiste mais elle accepte le mysticisme de son personnage principal, incarné par Amanda Seyfried. La réalisatrice va chercher à nous transmettre le ressenti d’Ann, de nous faire ressentir pleinement la frénésie de la danse et des mouvements des adeptes d’Ann Lee. Parfois, on trouve cela ridicule (des personnages balancent leurs bras dans tous les sens avec un certain sérieux, il y a de quoi rire) mais souvent, la réalisatrice assume pleinement le mysticisme de la chose et empêche l’hilarité face à cette frénésie : elle nous la transmet et nous fait à notre tour entrer en transe.  Contrairement à The Brutalist, tellement froid qu’il en devient impersonnel et que chaque moment à côté du sérieux qu’il s’impose devient grotesque, Le Testament d’Ann Lee ne s’impose pas de sérieux à outrance, ne se force pas à respecter un encadrement auteurisant précis, du moins dans sa première partie. On ne peut pas affirmer toujours croire en la proposition, mais on ressent que la réalisatrice, elle, y croit entièrement, tout comme elle croit en ses personnages. Un film se voulant auteurisant mais ne sombrant pas dans un cynisme total ni dans une volonté de sérieux à outrance, un film ne laissant pas de côté toute tentative d’étrangeté, cela conduit à une transe mystique qui produit sur le spectateur le sentiment d’avoir assisté à quelque chose qui vaut le coup d’être vu.
Cela ne veut pas dire que Le Testament d’Ann Lee est réussi sur tous les points, cela signifie seulement que le film répond à The Brutalist et tout un pan du cinéma d’auteurs états-uniens actuels en montrant que mysticisme et films d’auteurs peuvent se marier, tant que le cynisme et la froideur restent de côté. La réalisatrice aime le personnage qu’elle filme, cela change de tout ce pan auteurisant cynique que l’on retrouve aujourd’hui à Hollywood. Cet amour pour le personnage pose tout de même question. Quel avis véritable le film pose-t-il sur la secte d’Ann Lee ? On retrouve à la fin un dialogue intrigant, Ann Lee dit à un autre personnage que “tous les régimes oppresseurs se doivent d’être abolis”. On ne peut qu’être d’accord avec elle mais que cela signifie-t-il par rapport à ce qu’elle a mis en place dans sa secte, à savoir un culte certain de la personnalité à son égard, un rejet puritain de tout rapport charnel, une séparation entre les enfants et leurs mères ? On ne sait si cette ligne de dialogue porte une trace d’ironie ou non, si la réalisatrice voit cette secte comme entièrement pieuse et digne. Elle est plus respectueuse que la société cela est certain, du moins de ce qui nous est montré, mais tout de même imparfaite. Ce qui empêche de se situer sur cette question est que jamais la cinéaste va chercher à plonger la tête la première dans la psychée de cette héroïne ou de quiconque appartenant à sa secte. On assiste par moments à des sous-entendus concernant la croyance, ou non, de son frère, on a bien une séquence voyant sa nièce quitter la secte pour vivre son amour avec un homme, on a bien un dialogue dans lequel une jeune fille demande à voir sa véritable mère. Mais au-delà de cette séquence et ces quelques moments, le formalisme du film empêche de trouver une idée claire et précise sur l’avis que porte la cinéaste sur cette secte, à la fois progressiste et puritaine.

Affiches des films traités.

Jumpers de Daniel Chong
Qu’attend-on vraiment d’un film d’animation pour enfants ? On pourrait tergiverser longuement sur nos attentes exactes : un moyen d’avoir la paix en laissant les enfants devant, un médium capable de leur apprendre des valeurs humaines, un divertissement capable d’unir petits et grands, un retour en enfance ou encore une étape dans le chemin vers l’âge adulte. Quoi qu’on attende d’un film pour enfant, on ose ici espérer qu’on souhaite tous un film bien fait et, paradoxalement, le moins infantilisant possible (un film pour enfants ne prenant pas son public pour des idiots est toujours plus plaisant). Souvent, c’est chez Pixar qu’on pouvait trouver les films parvenant le mieux à regrouper tout ce qu’on peut chercher, avec des œuvres comme Ratatouille, Wall E ou encore récemment Soul. Mais le temps passe, les choses changent, Pixar n’est plus que l’ombre du studio qu’il était, encadré par Dreamworks / Sony dans la recherche de films « intelligents » d’un côté et, par les deux mêmes, dans la recherche de pur divertissement. Pixar ne sait plus où est sa place en tant que studio d’animation, et Jumpers (Hoppers en VO) en est la dernière preuve.
Ce nouveau film du studio, suivant une jeune militante pour la cause animale, se retrouver avec l’apparence d’un castor et la capacité à communiquer avec les animaux, transforme le studio jusqu’à là innovateur en version pauvre de lui-même. Changer de la 3D habituelle, ça rafraîchit le paysage animé Hollywoodien : Spider Verse, le Chat Potté 2, Le Robot Sauvage, Luca, The Day the earth blew up. On a vu ces dernières années plusieurs films s’émanciper de ce qui était devenu la norme, en proposant une créativité visuelle accompagnant une ambition narrative. Qu’est ce que Jumpers vient proposer ? Une tentative de style entre 2D et 3D qui ravit à plusieurs reprises la rétine (comment ne pas succomber à ces castors) mais qui à d’autres moments semble trop lisse, pas assez travaillée (les biches et la majorité des animaux quadrupèdes manquent de texture). L’animation n’est pas moche, elle n’est pas entièrement réussie, mais ne révolutionne rien non plus. On s’attend à mieux de Pixar, mais elle reste mignonne pour ce que le film propose. Le paysage Hollywoodien actuel nous a habitué à plus intéressant, mais pour la transformation des yeux des castors d’un regard à l’autre, on pardonne cette animation faillible. Le problème est plutôt ce qu’elle vient desservir.
Quand on a parlé des films Spider Verse, du chat potté 2, du robot sauvage ou encore de Luca, on parlait de films d’animation dans lesquels le style visuel servait l’ambition narrative et ce que souhaitait raconter leurs créateurs. Que nous dit ce style d’animation basique de Jumpers ? Que Pixar semble avoir abandonné. Ils sont encadrés par Dreamworks et Sony, ils ne savent plus s’ils doivent encore être le studio de films d’animation innovants aux messages forts (WallE), le studio se permettant des parenthèses intimes (Alerte Rouge), le studio porte-monnaie (l’annonce de plusieurs suites) ou le studio du compromis, délaissant la recherche artistique pour essayer de plaire à tous, de ne froisser personne. Dans un contexte états-unien marqué par le Trumpisme, par un retour en arrière sur les sujets écologiques et sociaux, Jumpers, alors qu’il aurait pu rappelé l’importance de l’écologie et du monde animal aux plus jeunes, se retrouve à leur enseigner la culture du compromis. Pixar est devenu ce studio, alors autant que les films le soient aussi. Le long-métrage d’animation fait penser à ce même que l’on peut retrouver sur instagram, entre d’un côté des personnes demandant la destruction de lieux pour leur profit (ici le maire), de l’autre des personnes demandant la protection des lieux et de leurs habitants (la militante voulant protéger les animaux du projet de construction du maire) et au centre un personnage cherchant un compromis. On aurait imaginé que Jumpers tire du côté de la protection animale, en réalité le film vise le milieu. Pixar ne veut plus froisser, ne veut plus faire passer des industriels cherchant à empiéter sur la nature pour des méchants, ils les font même devenir gentils. Peut-être qu’ils pensaient avoir écrit un vilain complexe. Or, ce n’est pas en transformant le maire en gentil, tout en le laissant obtenir son projet d’autoroute, qu’il devient complexe. Il l’aurait été en restant méchant, tout en ayant des raisons, prétextes ou véritables, d’agir comme il agit. Le maire ne devient pas complexe, il devient la preuve que Pixar ne sait plus écrire ses personnages parce que dans le contexte Hollywoodien actuel, le studio ne veut pas se mettre à dos le gouvernement Trump.
On veut avoir de l’espoir pour le prochain film, Gatto, l’espoir que Pixar ne soit pas encore devenu un sous Disney.

Scarlet et l’éternité de Mamoru Hosoda
On ne va rien apprendre à personne en disant que le cinéma d’animation offre la possibilité de créer des œuvres sans limite, capables de toucher petits et grands. Un film comme Scarlet et l’éternité profite des possibilités de l’animation pour se permettre tout ce que la prise de vues réelles ne peut permettre, à moins d’un budget faramineux. Si l’animation permet de laisser libre court à son imagination, il faut parfois poser des limites pour éviter l’indigestion, ou au moins pour conserver une cohérence créative. Or, Scarlet et l’éternité va partout, pose tellement de pistes d’idées que l’imagination de l’artiste finit par s’effacer, que l’on finit par se croire devant un prompt OpenAI chargé de coller toutes les idées qu’on lui a donné. Or, OpenAI ne possède ni imagination ni humanité et c’est triste de constater qu’un artiste, lui plein d’imagination et d’humanité ne s’en différencie plus.
Scarlet et l’éternité est le nouveau film du cinéaste Mamoru Hosoda, réalisateurs d’animés ayant notamment signé Belle ou encore un film One Piece. Sans trop s’y connaître sur One Piece, on sait qu’il s’agit d’une série de manga depuis 1997 puis d’un animé depuis 1999 puis d’un live-action Netflix depuis peu. En presque trente ans d’existence, on peut s’imaginer que la série s’est permis différentes idées visuelles et narratives pour éviter de tourner autour d’elle-même. Il faudrait demander à des connaisseurs de la série / du manga pour en avoir la certitude mais, pour qu’une série aussi longue continue d’avoir du succès, on ne peut qu’imaginer un minimum de renouveau et de créations artistiques (d’autres exemples comme Les Simpsons prouvent que l’inverse est possible mais soyons optimistes). En série, on peut se permettre de développer une multitude d’idées visuelles et narratives, de les répartir sur différents épisodes ou différentes saisons. En film, il faut savoir se contenir pour conserver une consistance.
Le film propose une armée d’idées, aussi nombreuses que les membres de l’armée révolutionnaire de la fin du film. Tout comme cette armée de révolutionnaires qui sort de nulle part (on ne nous montre jamais, ni ne nous sous-entend qu’une révolution va gronder avec les citoyens), de nombreuses idées apparaissent d’un coup puis disparaissent sans n’avoir été véritablement traité. On ne sait pas où est passée cette armée révolutionnaire, ni pourquoi elle laisse deux soldats ennemis s’en prendre à une enfant sans rien faire alors que l’on vient d’assister à leur assaut réussi sur la cité. De la même manière que cette idée narrative apparaît puis disparaît sans n’avoir rien apporté au récit, la majorité des idées visuelles font de même : qu’apportent vraiment les passages rêvés de Scarlet, qu’apporte la séquence musicale en plein milieu du film si ce n’est une mièvrerie sympathique mais ne trouvant pas sa place dans l’ensemble. Même quand des idées apportent quelque chose, tel le grondement du dragon dans le ciel (conseil si vous allez voir le film, allez dans une salle bien équipée au niveau de la sonorisation pour vraiment ressentir l’effet souhaité) ou l’intrigue de voyage dans le temps de l’infirmier, elles semblent de trop. Elles semblent hors de propos parce que le film ne prend pas le temps de les développer. Que retient-on de cet univers mortuaire et de son fonctionnement ? Pas grand chose. Scarlet et l’éternité aurait pu être une série sympathique. Du moins, en tant que série, les idées auraient pu être développées ce qui n’est pas le cas ici. Au final, on retient un amas d’idées et de concepts (voyage dans le temps, vies après la mort, mondes étranges, fantasy, romance forcée, etc) qui ne se mélangent jamais. Ils sont tant à exister qu’on en perd la vision d’un artiste, on ne retrouve plus la créativité de Hosoda. Ce surplus d’idées fait disparaître la créativité et ressemble au final à une réalisation par intelligence artificielle à qui l’on a donné un ensemble de concepts et qu’on a chargé d’en tirer quelque chose. La plus grande créativité, c’est de réussir à réunir toutes ses idées puis  choisir celles qui doivent être gardées, choisir comment créer une harmonie, un  lyrisme ou une opposition entre ses différentes idées pour résulter à un film cohérent. Le garçon et le héron de Hayao Miyazaki est rempli d’idées et de concepts. Le réalisateur se permet de mettre tout ce qu’il maîtrise mais sait l’importance de prendre son temps avec les idées principales, de sélectionner quand chaque idée doit intervenir, de créer un récit cohérent (ce qui ne signifie pas forcément compréhensible) pour que le résultat final soit perçu comme une ôde à la créativité, comme une source d’imagination infini et non comme un amas d’idées sans consistance, sans logique, sans humanité. Le trop de Miyazaki peut fatiguer, mais il ne nous fait pas oublier que l’on assiste à une création artistique, à une vision singulière. Scarlet et l’éternité fatigue et fait disparaître la vision artistique derrière ses idées.

Projet Dernière Chance de Phil Lord et Chris Miller
On assiste à une crise à Hollywood. L’ère des plateformes de streaming a commencé, les studios ne cherchent plus à s’améliorer comme ils avaient fait face à la télévision mais tombent dans le piège de Netflix, Amazon et Apple. Parfois on assiste non pas aux studios qui envoient leurs films en streaming mais à l’inverse, à des plateformes de streaming qui viennent appuyer et financer des projets qui n’auraient pu voir le jour. Soyons honnête, Hollywood n’est plus ce qu’il était : les blockbusters franchisés (Marvel, Star Wars, Mario, Les Minions) ont pris le devant de la scène et relégué les blockbusters originaux au second plan, dans la case échec assuré. Depuis le Covid, Star Wars 9 et Avengers Endgame, même les films à franchise peinent à susciter l’enthousiasme en salles (exceptions faites d’avatar 2, pas tant du 3, de Barbie, Spider Man, Mario et quelques autres). Quid des blockbusters indépendants ? Tenet a essayé mais le Covid l’a plombé en plein vol, Sinners a créé la surprise tandis que Projet Dernière Chance privilégie du système Amazon pour ne pas avoir à s’en faire de la rentabilité et se concentrer sur le pur spectacle. Mais là encore, Projet Dernière Chance, film du duo derrière La Grande Aventure Lego, semble hors du temps. Les blockbusters d’aujourd’hui ne sont plus que franchises, humour lourdingue ou cynisme à outrance. On trouve sans problème certains films qui sortent du lot, qui font du bien. Avec Projet Dernière Chance, on trouve un film qui évite le cynisme, qui sait quoi faire de son humour et qui applique une méthode tout droit sortie des années 1980 sans pour autant être nostalgique d’une manière de faire à l’ancienne.
On pourrait qualifier Projet Dernière Chance de blockbuster de l’entre. De blockbuster entre la magie des blockbusters des années 1980 et la réalité des années 2020. De blockbuster entre une comédie ressemblant à d’autres films actuels et une gestion drame / humour qui échappe à tous ses concurrents. De blockbuster entre la réinvention du blockbuster Made in Hollywood classique et un style de narration plus lâche, plus porté sur la contemplation. De blockbuster entre le rejet du cynisme actuel et l’admiration d’une technique bien faite au profit d’une narration intime. Un blockbuster de l’entre qui aurait à tout moment pu soit vacillé d’un côté soit devenir plat mais qui évite les deux risques et se place ainsi hors du temps. Des films comme Projet Dernière Chance, bien fait mais intime, rappelant les blockbusters 80s sans tomber dans une nostalgie gratuite, traitant de la fin du monde avec espoir et non cynisme, alliant humour et drame, ça devrait être la norme, c’est d’une grande rareté à Hollywood.
Cette rareté rend un film comme Projet Dernière Chance unique, ce qui ne veut pas dire parfait (la musique, très classique et déjà entendu mille fois, vient soit sur accentuer une émotion déjà présente par les images soir crée une dissociation entre l’émotion que l’on est amené à ressentir et ce qu’elle souhaite que l’on ressente). Or, une perfection totale aurait rendu ce film faux. Une réussite sur tous les points aurait risqué de faire sonner Projet Dernière Chance creux, comme la musique qu’il utilise. Le film est imparfait, ce qui le rend encore plus sincère. On n’aurait pas dit non à une musique plus adaptée, plus humaine, mais on accepte volontiers d’oublier cette garniture mal adaptée pour savourer ce qui se trouve en dessous : un blockbuster sincère et humain. 
Heureusement toutefois qu’un film comme Projet Dernière Chance n’est pas la norme. Il en perdrait toute son originalité mais en garderait sa sincérité. C’est cette sincérité qui rend le film si beau. Il n’a pas à s’embêter de la rentabilité, Amazon s’en charge pour lui, il peut donc se concentrer à bien faire ce qu’il entreprend, à créer de l’émotion, à faire croire en son univers. Rien que par ses effets spéciaux et sa photographie maîtrisés, apportant une touche de grandeur au récit, Projet Dernière Chance se place au-dessus de la concurrence : il est bel et bien la dernière chance d’Hollywood de rappeler qu’elle est la machine à rêve, de rappeler qu’au moins une fois par an un blockbuster surgit et nous rappelle pourquoi on continue de surveiller Hollywood quand tant d’autres cinématographies existent. Comme en 2014, alors que les licences inondaient le paysage Hollywoodien et que le duo Lord / Miller a détourné la crainte d’une publicité géante (La grande aventure Lego), le duo, en 2026, se place encore une fois en dehors de ce à quoi Hollywood nous habitue tout en maintenant son appartenance au système, ici Amazon : Phil Lord et Chris Miller signent un blockbuster de l’entre, hors du temps mais dans Hollywood.


Sources :

  • CNC

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