Critiques de films

L’été, moment de détente pour beaucoup, de travail pour d’autres, aura été marqué cette année par plusieurs canicules touchant l’ensemble du territoire, de quoi rappeler les enjeux du réchauffement climatique mais aussi de quoi donner envie de se rafraîchir dans le confort d’une salle de cinéma. 14.80 millions d’entrées ont été réalisées en juillet, soit moins que les 17.90 millions de juillet 2024, score que le mois d’août a confirmé avec ses 9.97 millions d’entrées, score bien faible en comparaison aux 14.13 millions d’août 2024.

Le cinéma hollywoodien a sorti l’artillerie lourde cet été, après un été 2024 discret, sortant d’abord en juin F1 de Joseph Kosinski puis enchaînant en juillet les sorties de blockbusters de licence : d’abord Jurassic World : Renaissance de Gareth Edwards, puis Superman de James Gunn, lancement d’un nouvel univers adapté de comics, puis Les quatres fantastiques du côté de Marvel. Les trois films ont plutôt bien fonctionné sur le territoire français mais aussi à l’international, sans pour autant créer d’effets massifs comme en étaient capables les dinosaures et super-héros d’avant covid. La transformation du succès hollywoodien est en cours. Outre ces trois mastodontes, les films états-uniens sortis en juillet étaient Eddington d’Ari Aster, Les Schtroumpfs de Chris Miller et Les Bad Guys 2, nouveau dreamworks réalisé par Pierre Perifel. En août, les films outre-atlantique sortis en France étaient Weapons de Zach Cregger, Y-a-t-il un flic pour sauver le monde de Akiva Schaffer, Nobody 2 de Timo Tjahjanto, la nouvelle adaptation britannico-américaine de La guerre des roses par Jay Roach ainsi que le nouveau Darren Aronofsky, Pris au piège. En streaming est sorti, sur Netflix, le nouveau film de Genndy Tartakovsky, Fixed. Face à tous ces films, un cinéma plus indépendant a tenté de voir le jour : côté français, Quentin Dupieux est revenu avec L’accident de piano tandis que Julia Ducournau fait suite à sa palme d’or pour Titane avec Alpha, lui aussi présenté à Cannes. Du côté du cinéma internationale sont sortis le grand prix de la semaine de la critique, le film thaïlandais Fantôme utile de Ratchapoom Boonbunchachoke, le grand prix de la compétition cannoise, Valeur Sentimentale de Joachim Trier, le biopic suédois Sally Bauer à contre-courant de Frida Kempff ainsi que le film turc The things you kill du réalisateur iranien Alireza Khatami.


Materialists de Celine Song
Il y a de bonnes idées dans Materialists qui perdent de leur intensité par l’aspect maladroit du film et son côté très off lié à son problème de rythme et de timing. Cet aspect off, du par la douceur du film qui entraîne malheureusement par instants un côté plat, n’est pas aidé par des acteurs ne jouant pas mal, mais jouant peu, sur un ton calme et bas. Certains y verront une douceur incandescente, d’autres y verront une contrainte que s’auto impose le film, à savoir un empêchement de se laisser décoller dans ce qu’il raconte. Le film n’appuie pas assez là où il devrait, touchant presque un cynisme dans la description de la marchandisation de l’amour avant ses vingt dernières minutes, venant elles les remettre suffisamment en question, tout en touchant enfin ce qui manquait au film, à savoir une justesse de ton et de sentiments. Imparfait, se voulant parfois trop sophistiqué, mais soulevant des interrogations sur l’amour suffisamment intéressantes pour maintenir durant ses 2h, puis par toucher lors de son dernier acte. Le film aurait pu être plus mordant, aller plus loin, mais il favorise le calme, parfois à défaut, mais développant ainsi le style de sa réalisatrice.

Eddington d’Ari Aster
Après l’horreur (le bon Hérédité et le très bon Midsommar) et la farce intimiste grotesque mais parfois pertinente (Beau is afraid), Ari Aster se lance avec Eddington dans un sorte de western moderne, dans un regard sur les États-Unis sous Trump et durant le Covid, où les fake news et le complotisme ont vu leur essor. Traiter de l’année 2020, pleine d’événements politiques et sociaux majeurs est une bonne idée sur le papier, lier tous ces événements, Black Lives Matters et la pandémie, oubliant l’un quand traitant l’autre, l’est moins. Dans son envie de parler de tout ce qui a composé 2020, fake news, covid et mouvement BLM, Ari Aster ne parle plus de rien, pire, il flirte avec un narratif d’extrême-droite, justifiant par moments son protagoniste détestable dans ses actes et lui offrant ce qu’il souhaite. L’intention de Aster semble pourtant être de critiquer son personnage et sa pensée, ou au moins de questionner cette pensée, mais, à la manière de The Apprentice, il tombe dans cette pensée. Ce manque de clarté politique du film se lie à un problème de rythme et de montage, passant d’une scène à l’autre sans créer de fil logique narratif ou sensoriel. La réalisation joue pourtant de bonnes idées, Aster étant plus à l’aise derrière la caméra qu’à l’écriture, notamment lorsque via un travelling, il joue avec les attentes du spectateur de voir arriver la menace pour qu’au final elle n’arrive qu’après, créant un stress et un doute que seule la réalisation peut instaurer. Cela compense le grotesque de cette dernière partie, abandonnant la réalité que le film souhaitait décrire pour un exercice de style. Aster sauve son film par sa capacité à créer de l’attente, sa manière de filmer l’action, sa direction d’acteurs (Phoenix dans son moins mauvais rôle des cinq dernières années) et ses visuels. Pour le reste, Killers of the flower moon de Martin Scorsese ou No Country for old man des frères Coen apparaissent comme de meilleurs portraits des troubles des États-Unis que cet Eddington.

Les Bad Guys 2 de Pierre Perifel
Si cette suite lorgne sur les traces du premier, il ne parvient pas à récupérer son souffle et l’attachement général à ses personnages et son histoire. La prévisibilité narrative du premier film était compensée par un humour efficace, des personnages attachants et un traitement mâture du thème de la capacité à changer, de la capacité à faire le bien tout en assumant les conséquences de ses actes. Le début du film, et certains instants dans la suite du long-métrage, continue de développer cette idée, traitant notamment des difficultés à se réinsérer dans une société ne donnant pas de seconde chance à ceux s’étant réhabilités. Ce thème, de la capacité à changer et de si cela vaut le coup, aurait mérité plus de temps, plutôt qu’un traitement expéditif par une volonté de franchisation de la saga comme la fin le laisse à penser. Tout n’est pas aussi bien développé mais, sur un point, le long-métrage surpasse son prédécesseur qui était déjà de haut niveau là-dessus, à savoir la qualité de son animation, assumant des racines cartoonesques dans sa représentation des masses, jouant avec la surprise visuelle pour retranscrire les émotions des personnages et débordant d’une énergie parvenant à faire tenir le rythme.

Sally Bauer à contre-courant de Frida Kempff
Sally Bauer à contre-courant est un biopic simple, sans grandes prétentions et jouant son rôle de biopic typique. Aucune surprise cinématographique en outre, si ce n’est quelques beaux plans notamment dans la manière de filmer l’eau. Si la narration veut en faire trop, installant des intrigues inutiles, il faut reconnaître l’intention de mettre sur le devant de la scène une figure féminine oubliée.

Y-a-t-il un flic pour sauver le monde ? de Akiva Schaffer
21 ans après que son père ait sauvé Hollywood, Frank Drebin (Jr cette fois) fait son retour, campé par un Liam Neeson sortant de sa zone de confort. Après avoir jouer Bryan Mills  dans 3 films de la saga Taken et dans l’ensemble de ses dérivées, l’acteur de La Liste de Schindler rappelle enfin qu’il est capable de jouer autre chose qu’un père colérique en soif de vengeance, interprétant ici un policier colérique mais avec suffisamment d’humour et de second degré sur lui même, tout en restant sérieux, pour satisfaire son public. Le tout sans chercher à copier la partition de Leslie Nielsen mais en apportant sa pierre à l’édifice. Ce dialogue sur la volonté de conserver le charme des films précédents tout en insufflant personnalité et originalité en devient littéral tandis que la réalisation, cherchant à éviter de copier trop les ZAZ tout en conservant leur humour, tombe parfois dans des simplicité de gags, touchant pleinement le public visé malgré tout, mais se sentant venir à l’avance. Si l’humour absurde des ZAZ et de leurs héritiers n’est pas pour vous, ces 85 minutes seront très longues, si cet humour vous touche, ces 85 minutes seront souvent drôles, particulièrement dans les choix musicaux et la manière d’adresser par la parodie la réalité des choses, ici la violence policière et l’avènement de technofasciste comme Musk. Cherchant parfois à plaire à tout le monde, voulant rassurer sur la reprise de la saga, Schaffer réussit tout de même à ne pas tomber dans un conservatisme nostalgique mais à le questionner, à moderniser les ZAZ.

Affiches des différents films traités

L’accident de piano de Quentin Dupieux
Maintenant Yannick passé, sorte d’apothéose du cinéma de Quentin Dupieux, sur les plans commercial et qualitatif, le réalisateur cherche à approfondir son rapport à l’art dans son cinéma, rendant ses films plus linéaires (et prévisibles). Tout comme Le deuxième acte, L’accident de piano traite d’un sujet où il y a des choses à dire (le rôle des acteurs / l’intelligence artificielle dans le premier, le rôle des journalistes dans le rapport à l’art et à la célébrité / les influenceurs dans ce nouveau film) mais Dupieux se limite à un regard réactionnaire sur le sujet, refusant son époque, pas uniquement ses vices, mais l’entièreté de ce dont elle est capable. En dépeignant des personnages sans empathie, il fait lui même preuve d’un manque d’empathie, d’un cynisme devenant désagréable quand la critique du rapport commercial au monde, critique intéressante mais peu développée, semble oublier que Dupieux, vendeur de NFT, a participé à ce rapport. On pourrait aussi revenir sur le rôle des journalistes posant des questions dérangeantes ou cherchant à trouver un sens aux œuvres, considérés comme inutiles par le réalisateur, dans le film comme dans la vie. L’accident de piano confirme que Quentin Dupieux ne se voit plus que par son propre prisme, devenant narrativement feignant et sans ambition visuelle, prisme qu’il est incapable de remettre en question. Tout n’est pas à jeter pour autant. Bien que le film soit nauséabond par ses messages et feignants dans sa technique, Adèle Exarchopoulos parvient à porter le film sur ses épaules tandis que la musique, véritable talent du réalisateur, apporte ce que la mise en scène n’incarne pas.

The things you kill d’Alireza Khatami
Débutant dans la lignée du cinéma iranien, notamment de Saeed Roustayi, The Things You Kill dresse d’abord un portrait de la Turquie où le patriarcat et la masculinité dirigent la société. Ce portrait est magnifiquement illustré par les trouvailles visuelles du film notamment dans un travelling avant illustrant la question de la parentalité puis un dialogue et un montage représentant l’aspect néfaste du patriarche. Tout n’y est pas parfait, cette partie aurait pu gagner en mettant plus l’accent sur les personnages féminins, elles aussi victimes de ce patriarcat mais quelque peu délaissées au profit du protagoniste. Toutefois, ce portrait reste solide et intriguant. Puis vient la seconde partie où le film délaisse ce qu’il avait construit pour rentrer dans l’allégorie, de manière parfois trop lourde et trop poussée, et tombant, sans subtilité, dans une perpétuation de la violence masculine. Cycle éternel que la fin, à elle seule, aurait pu représenter, perdant ainsi en intensité par tout ce qui était d’abord raconté.

Les Schtroumpfs de Chris Miller
Cette nouvelle adaptation des Schtroumpfs tente des choses, beaucoup de choses, notamment dans son animation, son mélange de style (d’animations et de live action) et ses enjeux. Mais à force de tenter tout ça, le film crée un trop visuel et narratif jamais abouti, l’animation initiale ne fonctionnant pas là où le film manque cruellement d’un tempo comique offrant un rythme à ce trop plein. Au lieu de ressembler à un trop plein artistique, le film finit par ressembler à une demande à chat GPT de mettre tout ce qu’il peut en lien avec les Schtroumpfs, perdant alors du cœur dans le film, cœur que la VF n’aide pas à trouver. De bonnes idées sont là (le personnage du Schtroumpf sans nom) mais rien n’est réussi.

Weapons de Zach Cregger
Zach Cregger cherche dans Weapons à distiller les États-Unis actuels, terre de violence dissimulée ou décomplexée selon les individus et où une femme éduquée libre de ses choix apparaît comme une sorcière, crée une réaction archaïque dès qu’un évènement arrive et est sujet à un blâme à son égard. Le choix d’une narration dispersée entre six regards trouvent ici tout son sens, mais le fait de séparer la narration d’une manière sérielle, passant d’un point de vue à un autre sans les entremêler vient ralentir le récit, coupant l’intérêt suscité par les intrigues de Justine et Archer par un passage sur le personnage de Paul trop long pour rien, la question de la violence policière qu’il conduit se retrouvant développer aussi bien de manière bien plus succincte dans le point de vue suivant et dans le dernier acte où celui-ci appartient au cercle de la violence perpétuelle. En jouant avec le spectateur et ses attentes, notamment par ses choix de camera (travelling et panoramique en tête, jouant sur notre rapport à la violence nous faisant spectateur, victime et bourreau) et par sa narration visuelle, Cregger trouve les meilleurs moments du film (rêves étranges où l’horreur et l’absurde se mêlent parfaitement) mais aussi ses plus faibles. En cherchant à trop nous perdre, il oublie d’en développer son antagoniste et de d’étoffer sa fin, trop abrupte en l’occurrence. Cregger, qui évite pourtant le piège du « elevated horror » égotiste se regardant dans la caméra, peut malheureusement donner cette impression en cherchant trop à piéger le spectateur et à le perdre. Un cinéaste intéressant se trouve derrière le film, des traces de son talent se ressentent et, malgré les défauts du long-métrage l’empêchant de passer de bon film (réalisation, acting et message sur la violence offrant une lecture intéressante du film) à très bon film, ce Weapons, sorte de Eddington plus réussi, donne envie d’en voir plus sur ce que nous réserve Zach Cregger dans l’avenir.

Fixed de Genndy Tartakovsky
Prodige de Cartoon Network, Genndy Tartakovsky revient avec un long métrage sur Netflix dans lequel il raconte l’histoire d’un chien sur le point de se faire castrer qui cherche alors à profiter au maximum de ses couilles. Sous ces airs de comédie d’animation pour adultes, Fixed ressemble en réalité que bien trop à Comme des bêtes, une touche faussement mâture (cachant une grande immaturité à coup de blague sur le caca et les couilles) en plus. Outre les blagues en dessous de la ceinture à destination d’un public adolescent, le film coche toutes les cases d’un Illumination bas de gamme : personnages secondaires clichés, perte dans la ville, rivalité avec d’autres animaux et romance très classique de films pour enfants. Cet aspect traditionnel de l’animation enfantine, mélangé à l’humour adolescent et à la catégorie « animation pour adulte » fait se demander quelle est la cible de ce film : peut être qu’une version plus courte du film aurait spécifié plus facilement pour qui est fait ce film. On retiendra tout de même un casting vocal faisant ce qu’il peut avec ce qu’il a et d’une animation travaillée, rappelant tout le potentiel de l’animation 2D.


Critique de Superman de James Gunn, sorti le 9 juillet au cinéma

En 1938, le monde de la bande-dessiné états-unienne connaît un bouleversement avec la naissance de ce qui deviendra une hégémonie, le premier super-héros, Superman. Fondée quatre ans plus tôt, la société aujourd’hui connue sous le nom de DC, est depuis la première société d’édition de bande-dessinée aux États-Unis avec Marvel, tout en parvenant à alterner entre publications de super-héros et comics autres, sous le signe Black Label ou Vertigo. Fort de son succès, le personnage est ensuite apparu en 1940 dans une émission radiophonique, puis en roman, en films d’animation, en séries animées  dès 1941 par les studios Fleischer puis à diverses reprises par la suite (Superfriends, l’ange de Métropolis, My adventures with Superman), en séries live-action (Les aventures de Superman, Lois & Clark, Smallville, Superman & Lois) mais aussi en films, dès 1948 avec le sériel Superman puis en 1951 avec Superman et les nains de l’enfer avant le film de Richard Donner en 1978, Superman : the movie, film culte notamment par la prestation de Christopher Reeve et la musique de John Williams, et ses trois suites avec Reeve mais aussi Superman Returns en 2006, sorte de suite du film de Donner ne sachant trop sur quel pied marcher. Puis en 2013, porté par Zack Snyder à la réalisation et Christopher Nolan à la production sort Man of Steel, début du DC Extented Universe, univers aujourd’hui mort et enterré en raisons de conflits créatifs, d’absence de directions et de charcutage artistique du studio. En 2022, James Gunn est nommé à la tête de DC Studios et lance un reboot de l’univers DC au cinéma, promettant de chercher à offrir à des créateurs une place pour toucher aux personnages de la licence DC tout en créant un univers connecté, plus inspiré de Star Wars que du MCU. Si les années à venir viendront donner tort ou raison à James Gunn, en espérant que la standardisation des blockbusters due au MCU ne se poursuivent avec ce nouveau monde de super-héros, Gunn débute son univers avec son propre film, Superman, nouvelle adaptation de l’homme d’acier, campé cette fois-ci par David Corenswet. Les personnages secondaires habituels de l’univers sont présents, Lex Luthor joué par Nicholas Hoult, Lois Lane par Rachel Brosnahan, Jimmy Olsen par Skyler Gisondo et Perry White par Wendell Pierce mais aussi de nouveaux, Mister Terrific (Edi Gathegi), Green Lantern (Nathan Fillion), Hawkgirl (Isabella Merced), The Engineer (Maria Gabriela de Faria) et Metamorpho (Anthony Carrigan). Chargé de lancer un nouvel univers, de confirmer le rôle de Gunn en architecte de celui-ci et de ramener Superman au cinéma, le pari fonctionne-t-il ?

Dès le début du film, les propos de Gunn au sujet de son inspiration de Star Wars deviennent clairs. Au lieu d’ouvrir Superman par une énième variation des origines de l’homme d’acier, Gunn favorise un texte court, expliquant l’univers dans lequel on est conduit mais justifiant surtout l’importance de Superman pour celui-ci. Sans l’homme d’acier, cet univers si différent du nôtre aux premiers abords n’aurait pas valu la peine d’être raconté, parce que sans l’homme d’acier aucun changement véritable entre notre monde et celui-ci n’aurait pu se faire ressentir. Superman ne nous montre pas notre réalité avec des méta-humains mais une réalité différente de la nôtre pourtant similaire dans laquelle les méta-humains existent, dans laquelle leur existence fait écho aux maux de notre monde mais où l’espoir et la bonté semblent capable de se démarquer. Ce choix pour ouvrir le film permet de poser intelligemment les bases, mais vient subir une perte de rythme en raison de dialogues trop explicatifs suivant, passant de la justesse d’un texte à la Star Wars expliquant les bases de cet univers à des dialogues poussant la compréhension d’éléments que le scénario ne pouvait expliquer autrement. Paradoxalement, alors que Superman ne veut pas nous prendre par la main, il le fait au début du long-métrage, mais aussi à sa fin, afin d’expliciter ce que les non-lecteurs de comics n’auraient pu comprendre. Ce problème narratif s’accompagne d’un problème de structure plus globale. Ce ralentissement du récit est ensuite compensé par un rythme soutenu, ainsi que par quelques choix judicieux de montage (lorsque Luthor dit que “le cerveau l’emporte sur les muscles” tandis que le montage le lie à une puissance armée, montrant l’hypocrisie de sa phrase et que sa puissance se base encore plus sur les muscles que Superman) mais il existe tout de même. Le pari de Gunn de débuter l’action in media res est ambitieux mais force le réalisateur à chercher par tous les moyens à rattacher au plus vite les wagons.
Ce choix de narration in media res, nous propulsant dans un monde où les héros existent déjà permet de laisser apparaître d’autres héros que Superman sans paraître forcé, sans donner l’impression d’observer un caméo inutile d’un film du MCU ni même de voir un teasing pour un futur projet, à l’exception du caméo de Supergirl, très drôle mais rappelant trop la sortie de son film l’an prochain. Pour les autres personnages, Gunn parvient à nous faire ressentir qu’ils existent, qu’ils sont organiques à l’histoire et à l’univers, que ce monde existe. 

Tout n’est pas pour autant parfait au niveau des personnages. Si certains comme Krypto, Mister Terrific, Lois voire Eve Tessmacher, malgré le problème de représentation féminine que l’on peut y trouver, ne se limitent pas à leur organicité mais s’accaparent une sensibilité au récit, d’autres comme Jimmy ou Métamorpho restent organiques mais éludent leur substance dans un rôle d’outil narratif. On en vient à vouloir plus de scènes au Daily Planet. On ressent que cet espace vit mais on en vient à vouloir voir cet univers exister dans les marges de l’histoire. Une suite viendra peut être corriger cet aspect, tout comme celui de la romance entre Lois et Clark, crédible par l’écriture et principalement par l’alchimie débordante des acteurs, Brosnahan et Corenswet, que de simples regards révèlent la nature intrinsèque de leur relation, mais qui ne possède que quelques scènes partagées, alors qu’ils régentent le récit et que chacun de leurs dialogues tracent la route des personnages, tracent la route du conflit des relations amoureuses et sociales. Les deux acteurs s’effacent dans leur rôle, Gunn profitant de comédiens non starisés pour, au lieu de vanter l’égo de certains, faire vivre les personnages. Le reste du casting tient par sa solidité, Nicholas Hoult en tête, interprétant un Lex Luthor terrifiant, haineux et crédible. 
Du rapport qu’entretient Superman à Lois, à Lex, à Krypto mais aussi aux autres héros se crée une véritable remise en question du héros, remettant en question l’origine même des valeurs de Superman, de ce qui est bon ou non. Superman apparaît des plus fragiles émotionnellement et physiquement, changeant l’image du héros invincible que ses détracteurs ont tendance à lui donner, rappelant que Superman, dans les comics comme dans ce film, a beau être un surhomme, il connaît les mêmes défauts, les mêmes failles et les mêmes problèmes que tout humain, l’étranger est un humain. Voir un film de super-héros questionner son protagoniste et assumer son questionnement, tout en apportant une réflexion émouvante sur le rôle de la parenté, fait du bien, d’autant plus que celui-ci, à contre-pieds de la virilisation de l’homme refaisant surface au cinéma, y favorise l’importance de l’aide des autres, débutant par Superman appelant à l’aide, continuant par Superman sauvée par celle qu’il aime et se terminant par Superman réussissant à vaincre grâce à l’aide de ses amis, journalistes comme héros. La force de Superman est dans les autres, la force de tout individu est dans ceux qui l’entoure. 
Cela fait du bien comme la capacité du long-métrage a assumé être ce qu’il est, une adaptation de comics, donne l’impression d’être un comics prenant vie. Parfois, l’acceptation du ridicule enfantin qui va avec le genre est de trop (Joey, Ultraman), mais ce trop est assumé, ne reniant pas les origines du personnage et son médium, ne reniant pas d’être ce qu’il est. Quand les blockbusters tombent dans le cynisme, le nihilisme et la noirceur absolu, arrêtant d’espérer un avenir meilleur et de travailler pour, devenant ridicule par le rejet du ridicule initial, un film comme Superman, n’ayant pas honte d’être niais, se mettant d’ailleurs en question sur cette niaiserie, n’aillant pas peur de la naïveté pour mener à un avenir meilleur fait du bien. L’idéalisme se doit de remplacer le cynisme, sans oublier la réalité, si l’on veut un jour appliquer cet idéal.

Toutes les vies ont leur importance, celle d’un écureuil, celle d’un vendeur de falafel, celle d’un peuple opprimé et Superman est là pour les défendre tous, pour les protéger tous du joug de la tyrannie. La gentillesse face au cynisme qui gouverne notre monde devient alors un geste punk, la protection de tous, la défense des opprimés et la non-violence animale deviennent des gestes punks quand ils sont supposés être monnaies courantes. Superman a la bonne idée, à la manière des Spider-man de Sam Raimi, de ne pas se contenter de montrer Superman sauver des vies, mais de voir le rapport de ceux qu’il sauve au super-héros, de voir l’espoir qu’il représente pour eux et l’espoir qu’ils représentent pour lui. Le rapport au punk ne se limite pas au texte, il devient pertinent au récit.
Superman n’est pas le film politique du siècle mais n’a pas peur d’être politique. Quand les sociétés de divertissement se vendent à la politique de Trump, le renvoi de Stephen Colbert en raison de ses critiques à l’égard du président états-unien en est un exemple récent, voire un blockbuster qui n’hésite pas à critiquer Trump et Elon Musk rafraîchit. Oui ce n’est pas parfait, mais ce n’est pas le rôle d’un blockbuster d’être un plaidoyer politique, rien que la tentative de l’être se doit d’être encouragée. En assumant les racines immigrantes de Superman, James Gunn s’en prend directement à la politique de Donald Trump, en questionnant la place des milliardaires dans la société, dans la gestion de la défense et l’ingérence politique, en montrant notamment la fabrique de l’opinion sur les réseaux sociaux, Gunn s’en prend à Elon Musk, en dénonçant l’invasion d’un pays par une force militaire plus puissante sous n’importe quel prétexte, Superman s’en prend à la Russie et à Israël. Certes, James Gunn n’a peut-être pas écrit son film avec l’intention d’offrir un sous-texte sur la Palestine ou l’Ukraine, mais en représentant un pays allié des USA s’en prendre à un pays voisin plus pauvre, fait penser, que l’écriture soit consciente ou non, à ce qu’il se passe au Moyen-Orient et en Europe de l’est. De là, une critique peut toutefois surgir dans le choix de faire du Justice Gang ceux qui ont empêché l’invasion. Si l’écueil de faire des États-Unis les héros, des méta-humains refusant les ordres d’inaction du gouvernement sauvant la situation à leur place, on peut questionner le fait que cette équipe soit une équipe corporate, tandis que montrer Superman, immigrant au service d’aucun gouvernement si ce n’est la justice et la vie, en sauveur apparaît légèrement mieux amené. 

Si Gunn ne parvient pas à diriger sa gestion de l’humour en intégralité, certains gags compromettant des émotions en pleine gestation (le garage, Krypto face à Luthor), lorsque les blagues sont bien disposées, elles font mouche. Il en va de même pour la musique : reprendre le thème de John Williams paraît feignant mais lorsque celle-ci est bien employée, un tout épique s’installe, les choix musicaux autres étant de qualité et un travail suffisant sur le silence étant créé. En terme de réalisation, Gunn peine dans certains plans de vol, certains VFX et certains plans faisant HBO Max, il rattrape le tout par la qualité générale des VFX, quelques plans suffisamment jolis et une gestion de sa caméra créant du rythme et des mouvements narratifs et filmiques pertinents. Les scènes d’action par exemple, notamment celle de Mister Terrific, sublimée par le choix musical, gagne en palpitation par le choix du plan séquence, synonyme à la fois de la maîtrise du héros et de l’étonnement de Lois. D’autres effets de style apportent un ton fun au film, tels les dents rebondissant sur la caméra, là où Gunn trouve un juste équilibre entre iconisation de Superman dans certains plans et humanisation de celui-ci. Simplifier cela à un mélange entre Donner et Snyder serait mentir, il y a de cela certes, mais il y a surtout la perpétration du style de James Gunn qu’il développe dans le carcan super-héroïque depuis déjà onze ans.

En conclusion, tout n’est pas parfait, loin de là, c’est même le film de super-héros, or Super, le plus faible de James Gunn, mais l’amour qu’il porte au médium qu’il adapte, sa volonté d’épique et d’émotion et sa capacité à lier ce monde fictif aux problèmes de notre monde viennent illuminer un paysage cinématographique où les super-héros ont perdus leur charme et ont fait du mal au cinéma hollywoodien.
On pourrait trouver cela paradoxale qu’un réalisateur comme James Gunn, adepte des films de licence super-héroïque, DC comme Marvel, s’en prenne à la politique de Donald Trump, à des personnes comme Elon Musk et Jeff Bezos, ainsi qu’à la colonisation mise en œuvre notamment par la Russie et Israël, mais ce serait oublier que les comics qu’il adapte ont toujours remis en cause leur système et former une lutte, à leur manière, contre l’impérialisme et le fascisme (pas tous bien évidemment mais une bonne partie, notamment ceux ayant le plus marqué les esprits). Depuis 1938, année de sa création, Superman a toujours défendu les opprimés face aux puissants, s’est toujours opposé au racisme et à l’extrême droite (Superman a notamment frappé Hitler tandis qu’un comics écrit par Gene Luen Yang, Superman écrase le klan, le voit s’en prendre aux membres du Klu Klux Klan). James Gunn rappelle, dans un geste punk où la gentillesse apparaît comme un moyen de lutte, sans pour autant contredire la nécessité d’actions et de confrontations plus directes face aux tyrans (Luthor n’est pas vaincu par un discours mielleux), que Superman est l’allégorie de ses créateurs, deux immigrés juifs qui ont fuit aux États-Unis pour survivre au nazisme.
À l’heure où les communautés de fans de super-héros deviennent des groupes fertiles au développement de pensées d’extrême droite, notamment les mouvances masculinistes comme le rappellent les cas du ComicsGate ou la pensée d’Alan Moore sur le danger des fandoms, un film rappelant l’aspect progressiste de Superman, défenseur des opprimés et allégorie de l’immigration depuis sa création fait du bien, d’autant plus quand ce film n’a pas honte d’être ce qu’il est, à savoir une adaptation de comics de super-héros parfois drôle et enfantin, mais assumant jusqu’au bout d’où il vient. Quand la noirceur et le cynisme envahissent les blockbusters, en supprimant presque tout espoir artistique et politique, Superman vient faire le contraire, sans pour autant devenir un film doudou niant la réalité.


Critique de Valeur Sentimentale de Joachim Trier, sorti le 20 août au cinéma

En 2021, Joachim Trier fait sensation à Cannes avec Julie (en 12 chapitres), film sélectionné aux oscars de l’année suivante dans les catégories meilleur scénario original et meilleur film étranger, il sera d’ailleurs aussi nommé aux césars dans cette catégorie. Pour ce qui est du festival de Cannes, le film est reparti avec le prix d’interprétation féminine pour Renate Reinsve. Dernier film de sa trilogie autour de la ville d’Oslo, après Nouvelle Donne et Oslo, 31 août. Les deux premiers films mettaient en avant l’acteur Anders Danielsen Lie, passant en retrait dans Julie (en 12 chapitres), le premier rôle revenant à Renate Reinsve. Ce passage de personnages principals de Danielsen Lie à Reinsve s’explique par un questionnement de Trier sur le cinéma face à son époque, une époque post me-too dans laquelle il faut accepter les changements sociétaux. Trier signait avec Julie (en 12 chapitres) un beau film sur l’art post me-too, sur le poids de l’héritage ou encore sur l’importance des émotions, le tout accompagné d’une réflexion personnelle du réalisateur sur comment lui, en tant qu’homme blanc hétérosexuel peut réussir à représenter ceux qui étaient jusque là invisibilisés, mis de côté ou vu comme inférieur. Cette réflexion sur le changement d’époque se poursuit dans Valeur Sentimentale, nouveau film du réalisateur présenté en compétition à Cannes d’où il est reparti avec le Grand Prix. Dans ce nouveau long-métrage, mettant une seconde fois en avant Renate Reinsve, Trier raconte les relations familiales entre Gustav, réalisateur presque oublié préparant un nouveau projet et ses deux filles, Nora, une actrice de théâtre renommée, et Agnès. En plus de Reinsve, Trier s’entoure de Stellan Skarsgård (Dancer in the Dark de Lars Von Trier, la trilogie Pirates des Caraïbes de Gore Verbinski ou encore plus récemment la série Star Wars Andor de Tony Gilroy), Inga Ibsdotter Lilleas, Elle Fanning (The Neon Demon, N. Winding Refn) ainsi que, dans un rôle tertiaire, Anders Danielsen Lie. Que vaut ce nouveau film de Joachim Trier, grand prix du festival de Cannes 2025 ?

Si Julie (en 12 chapitres) avait su retenir mon attention sur un point, outre la justesse de son scénario et la performance de son actrice principale, c’est bien sur le talent de réalisation qui se dégageait de l’œuvre de Joachim Trier, talent de réalisation une nouvelle fois présent dans Valeur sentimentale. Le réalisateur dano-norvégien emprunte à Kurosawa, à Dreyer, à Fellini, à Zetterling ou encore à Bergman mais ne devient jamais une pâle copie des réalisateurs dont il s’inspire. Trier n’est pas Reeves dont le The Batman doit beaucoup à Fincher, ses inspirations ne sont pas des copies mais un moyen pour le réalisateur de communiquer avec un héritage cinématographique afin de créer son style qui lui est propre. Joachim Trier continue avec Valeur Sentimentale à créer son cinéma qui lui est propre, sa force cinématographique singulière l’érigeant en l’un des réalisateurs les plus intéressants du cinéma actuel. Sa réalisation se montre plus fine et plus profonde que dans Julie (en 12 chapitres), semblant aux premiers abords plus en retrait alors qu’elle englobe en réalité l’entièreté du long-métrage. Si Trier conserve des idées visuelles très expressives, notamment une scène rappelant Persona de Bergman où les visages des quatre personnages principaux se mélangent, montrant le lien intrinsèque entre chacun d’eux via une magnifique surimpression peut-être trop lourde dans son accentuation d’une compréhension d’éléments préétablis, la réalisation est au plus proche de ses personnages. La mise en scène du long-métrage se laisse porter à une sobriété afin d’épouser les personnages, les cherchant eux et leurs inadéquations. De ce constat, Trier conserve ce qui participait déjà à son style dans son précédent film, à savoir une caméra hésitante face à des personnages en inadéquation qui, au fur et à mesure, se stabilise. Ici, cette hésitation de la caméra se trouve surtout dans une scène de dispute, point d’orgue de l’inadéquation avant de se stabiliser, donnant plus de places à l’existence des personnages. Le travail sur les fonds noirs de la photographie permet de mettre en avant lesdits personnages, les prenant à part et captant tout d’eux. Par ces raccords-regards, son travail sur le flou et les plans moyens consacrés aux personnages, Trier capte la solitude, la peine et l’inadéquation de ces protagonistes mais aussi des idées plus générales telles le passage du temps, la dépression ou le rapport aux choses. Pas un plan n’est raté ou laid pendant les 2h15 du long-métrage.
De plus, le cinéma de Trier continue sur le chemin de son précédent film dans sa manière de capter les corps des personnages. Ici, la nudité n’est pas prétexte à une hyper sexualisation des personnages. Représenter des personnages nus dans Valeur Sentimentale sert à rendre à la nudité son aspect naturel, son appartenance aux personnages comme une partie d’eux. 

Outre sa manière de capter l’existence de ses personnages, la réalisation de Valeur Sentimentale dresse un rapport entre l’humain et le matériel dont la mise en scène révèle l’aspect intéressant de ce rapport. L’introduction filme la maison d’une manière laissant presque envisager une reprise plus approfondis des thèmes de Here de Robert Zemeckis sorti en 2024, cette introduction parvenant à rendre vivante la maison, lui offrant un regard sur les protagonistes et une écoute de ceux-ci. Puis cette maison est montrée comme changeant face aux années, face aux époques, changée au fur et à mesure pour se modifier avec l’arrivée de différentes périodes. En plus d’abandonner une époque, la fin du film représente par ce qui est fait de cette maison l’abandon du matériel au profit de l’humain et de l’autre. D’un ancrage au passé matériel se crée un pont vers le futur dans le rapport à l’autre. Cette progression du rôle de la maison dans la narration du film se trouve aussi dans la manière qu’à la réalisation à l’employer pour représenter les personnages. Cette maison, valeur sentimentale du film et ancrage à un passé que les personnages peinent à quitter, est employée afin de filmer l’emprisonnement des personnages dans leur dépression, leur nostalgie ainsi que leur difficulté à communiquer. La maison offre un cadre pouvant enfermer les protagonistes à travers les fenêtres quadrillant Stellan Skarsgård ou les branches du jardin enfermant Renate Reinsve. Viennent alors des plans inverses à ceux-ci, filmant Stellan Skarsgård depuis l’extérieur de cette maison comme créant une nécessité d’en sortir, de quitter cet enfermement dans le passé. La réalisation de Trier est tout à fait réussi dans ce qu’elle raconte et sa manière de le raconter, chaque plan n’est pas seulement beau, il participe aussi au discours du film sur les choses qu’il raconte. 

Le montage du long-métrage permet au récit de conserver un rythme agréable à suivre, ne perdant pas le spectateur. Ce montage, marqué par des coupes en passage au noir pouvant parfois faire perdre une certaine intensité au film, réussit à mettre en avant différents moments, différentes tranches de vie dans une proximité avec l’image-temps de Gilles Deleuze : des plans simples sur des personnages stagnant à la sensation voire au mieux à la réaction face à ce qu’ils perçoivent mais ne pouvant faire action. Par cette manière de raconter l’histoire, une tristesse s’installe dans le long-métrage, une tristesse que l’on ressent grâce à la proximité créée en peu de plans avec les différents protagonistes, une tristesse qui parvient à toucher pendant le film mais aussi après, lorsque les images nous reviennent en tête et que l’on se rend compte de la force émotionnelle de ce Valeur Sentimentale. Toutefois, si la tristesse est au rendez-vous, l’humour y est aussi, le scénario n’oubliant pas de ponctuer cette tristesse se dégageant du film par quelques touches d’humour bien amenées et faisant mouche, comme lorsque Gustav, joué par Stellan Skarsgård, offre à son petit-fils pour son anniversaire un DVD d’Irréversible de Gaspar Noé ou lors de la blague sur Netflix et la sortie des films ailleurs qu’en salles de cinéma.
De plus, les choix musicaux, tout comme la musique du film, participent à cette ambiance générale se créant dans le long-métrage, à cette douceur dramatique que le mélange des langues (suédois, norvégien, anglais, français) vient sublimer. Les choix musicaux se révèlent cohérents tandis que le son apparaît comme révélateur de présence.

Concernant les personnages, ceux-ci se montrent attachants, complexes et stratifiés. Le rapport père / fille créé par le film parvient à toucher une universalité dans sa spécificité d’un rapport brisé rempli de non-dits et de communications impossibles entre deux êtres faisant face à leur propres maux. Ce rapport permet de mettre en avant le rôle de la sœur, interprétée avec justesse par Inga Ibsdotter Lilleaas. L’actrice offre une performance naturaliste de compromis, créant par son jeu un lien entre les deux autres personnages et possédant une sublime alchimie avec Renate Reisnve mais aussi avec Stellan Skarsgård. Une sororité se crée entre les deux sœurs, sororité touchante accentuant, sans sombrer dans le pathos, la manière qu’à le film de traiter de la dépression du personnage de Reisnve, dépression filmée à travers des images-temps la rendant intemporelle et complexe à prendre en compte, captant ainsi les difficultés de parvenir à trouver un moyen de comprendre la tristesse des autres. Si l’on aurait aimé en voir plus sur le personnage de Reisnve, un plan sur son visage permet de tout dire sur son personnage sans perdre du temps avec des dialogues qui aurait été de trop, un plan capable de porter à lui seul toute l’inadéquation du personnage. Concernant son personnage, il est d’ailleurs intéressant de constater le rapport entre le rôle de la parole dans le jeu d’une actrice de théâtre, s’opposant à son regard, seule partie d’elle disant ce qu’elle ressent véritablement, le reste venant des autres (son texte d’entrée aux arts dramatiques en est un bon exemple). L’actrice interprète son personnage avec un brio magnifique à voir à l’écran, son regard captant toute son intensité et son jeu présentant l’inverse d’une performance de l’outrance que l’on est de plus en plus habitué à voir, représentant une performance de la finesse captant alors une plus grande beauté. Le casting possède une alchimie qui se ressent derrière l’écran. Le choix d’Elle Fanning se justifie par ce que l’actrice apporte à son personnage tandis que Stellan Skarsgård, dont le rajeunissement fonctionne à merveille, se révèle une nouvelle fois comme un acteur bien trop mésestimé, celui-ci étant capable d’interpréter différentes nuances de salauds sans jamais se répéter dans son jeu. 

En choisissant lors de son introduction ainsi que lors d’un passage explicatif du passé des personnages une voix-off, Trier prend le risque d’un aspect trop révélateur de ce procédé. Or, la voix-off de Valeur Sentimentale, présente à deux moments du film, permet plutôt d’accentuer le propos du film dans son rapport aux images : quid de la vérité ? Se trouve-t-elle dans les paroles ou dans les images ? Ce questionnement du film est subtilement amené par la confrontation entre la découverte de qui sont véritablement ses parents et la fiction que l’on se crée d’eux, que l’on se crée des autres. Ce traitement sur le rôle des images et de la fiction accompagne le regard du film sur l’art. L’art dans Valeur Sentimentale apparaît capable de briser des silences et des non-dits mais n’est pas pour autant montré comme une solution universelle ou un moyen d’échappement à tous les problèmes existants. L’art permet de créer une communication silencieuse entre des êtres se cherchant, liant ainsi l’art à la vie. Valeur Sentimentale est un film subtil sur ce lien entre l’art et la vie mais aussi un film sur la nostalgie, le changement d’époque, le lien familial et la dépression comme dit précédemment. Par sa réalisation, notamment sa façon de filmer la maison ou la dépression, Valeur Sentimentale est avant tout un film sur la possibilité d’avancer, de quitter le passé et la nostalgie, à la manière du film dans le film qui se révèle ne pas être sur la mère de Gustav. 

En conclusion, Valeur Sentimentale est un grand prix mérité pour Joachim Trier, ce nouveau film étant plus abouti, plus fin et plus profond que ces précédents tout en continuant à développer le style du réalisateur. Ce qui est beau dans Valeur Sentimentale c’est de voir des influences de I. Bergman (discussion sur le médium cinématographique dans sa capacité à capter la surface des visages), de M. Zetterling (travail sur les raccords regards), de F. Fellini (méta discursivité filmique), de A. Kurosawa (lien entre image et vérité) ou encore de C. Dreyer (travail sur les gros plans) mais, malgré ça, Trier crée son style à lui, son cinéma à lui. Il parvient à piocher dans le passé pour créer un regard qui lui est propre et dont tous les comparatifs avec ses aînés ne peuvent être vus comme des plagiats ou comme une absence d’identité propre, mais plutôt comme des échanges et des réponses. Ce qui est d’autant plus beau dans ce dialogue filmique est qu’il vient approfondir le rapport du film à notre passé et à son époque, à la recherche d’avancer vers demain pour trouver un moyen d’évoluer. Étrangement, c’est avec Asteroid City de Wes Anderson que résonne le plus thématiquement ce nouveau Trier au style pourtant si différent du cinéaste texan dans son traitement du lien entre l’art et la vie, du rapport aux autres et de la dépression.
Tout est dit dans le plan final du long-métrage où, sans un seul mot tout apparaît avec clarté : le lien est enfin permis grâce à l’art, le passage du temps et l’acceptation de l’avenir s’est effectué, la relation des personnages trouve un nouveau sens dans leur capacité à évoluer ensemble vers un futur plus beau où l’art a rendu possible la communication sans se cloîtrer dans un passé qu’il faut quitter. Valeur Sentimentale frappe fort au cœur et laisse les émotions faire leur chemin dans un ensemble cinématographique sublime questionnant l’art, le temps et les relations humaines tout  en prenant soin à chaque détail du médium.


Sources :


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