Critiques de films

Novembre 2024 s’inscrit dans la suite logique des mois de septembre et d’octobre en continuant à battre les records d’entrée en salles de la même période en 2023. Toujours en partie porté par le cinéma français, ce mois de  novembre a aussi attiré les spectateurs pour découvrir les suites de Gladiator et de Vaiana, deux films américains. En tout, 17,69 millions d’entrées ont été réalisées en novembre, soit le deuxième meilleur score de 2024 juste après les 18,71 millions d’entrées de juillet. 

Novembre a vu quelques restes cannois sortir enfin en salles, notamment les prix de la réalisation (Grand Tour de Miguel Gomes) et du scénario (The Substance de Coralie Fargeat). Projeté en avant-première à Cannes, le film français En fanfare de Emmanuel Courcol (Un triomphe) est lui aussi sorti sur les écrans nationaux. Le seul film d’animation en compétition à Cannes est lui aussi sorti, La plus précieuse des Marchandises, film d’animation sur les justes, réalisé par Michel Hazanavicius, l’homme derrière The Artist et les deux premiers OSS 117 avec Dujardin.
Côté film français, novembre aura vu les retours des réalisateurs Claude Lelouch et Xavier Beauvois, tous les deux accompagnés d’acteurs populaires de comédies, respectivement Kad Merad pour Finalement et Jean-Paul Rouve pour La vallée des fous.
L’animation américaine a révélé deux projets : d’un côté, le biopic en Lego sur Pharrell Williams, Piece by Piece, produit par Universal, de l’autre la suite non souhaitée de Vaiana par Disney. Ridley Scott a quant à lui dévoilé un nouveau film, le quatrième depuis 2021, Gladiator 2, suite vingt-quatre ans après du premier opus. Autre grand nom du cinéma américain à sortir un nouveau film, Robert Zemeckis avec Here, film expérimental sur le temps pour lequel il retrouve le duo d’acteurs de Forrest Gump.
Enfin, le cinéaste britannique Steve McQueen a signé un film sur la seconde guerre mondiale, Blitz, avec notamment Saoirse Ronan, film sorti sur Apple TV.

Ne voulant m’infliger de films me paraissant de faible qualité, je n’ai donné leur chance ni à La vallée des fous, ni à Finalement.
Par manque de temps, je n’ai pu voir ni Grand Tour, ni Vaiana 2, ni Blitz.Pour ce qui est des films vus qui ne seront traités :
Here est un film qui, malgré les artifices numériques discutables (l’emploi de l’intelligence artificielle pour rajeunir, de manière lisse et peu crédible, Tom Hanks) se montre intéressant dans son idée expérimentale bien que cherchant trop à émouvoir dans sa fin.
Gladiator 2, outre le fait qu’il s’agisse d’une suite sans intérêt, redit le premier film sans ce qui faisait sa force et ne questionne jamais sa masculinité : Paul Mescal n’est pas Russell Crowe, Harry Gregson-Williams n’est pas Hans Zimmer. Le montage du film donne l’impression que des scènes manquent, les effets spéciaux sont à revoir tandis que le son est d’une platitude n’aidant pas les dialogues déjà creux. Ridley Scott semble avoir accepté un projet uniquement pour l’argent sans jamais y croire et ça se ressent à l’écran.
La plus précieuse des marchandises est un beau conte humain sublimé par une animation léchée. Loin de sa zone de confort, Hazanavicius se laisse parfois dépassé par son récit, pour le meilleur et le moins bon.
En Fanfare,
sans trop s’éloigner des clichés dû à son  genre de comédies (la rencontre entre le prolétaire et le bourgeois), a le mérite de chercher à rendre transparent ce qui est d’ordinaire laissé hors-champ.
Passons maintenant à la critique de The Substance.


The Substance de Coralie Fargeat, sorti le 06 novembre au cinéma

Au festival de Cannes 2024 l’ambiance était morose, rien ne semblait digne de remporter la palme d’or lors de la première semaine de compétition. Puis, sorti de nulle part a surgit The Substance, film en anglais d’une réalisatrice française, film se déroulant à Los Angeles mais tourné entre Paris et Cannes. La croisette s’est alors divisée entre ceux acclamant le chef d’œuvre digne de la palme et ceux continuant de trouver ce festival décevant (Anora et Les graines du figuier sauvage n’avaient pas encore été diffusé). Plusieurs mois après, le phénomène cannois The Substance, parti sans palme mais avec un prix du scénario, sort enfin sur les écrans français. Coralie Fargeat signe son deuxième long-métrage et dirige pour celui-ci Demi Moore, star des années 90 (Ghost) ainsi que Margaret Qualley, étoile montante révélée par Once Upon a Time in Hollywood. Deux actrices de deux générations différentes campant le même rôle dans une même période de temps, le personnage de Moore, vedette mise sur le côté car considérée comme trop âgée par un homme encore plus vieux, prenant une substance pour créer une version plus jeune d’elle et accéder encore à la gloire. Que vaut ce body horror cannois ?

Tout d’abord, The Substance constitue une métaphore filée du traitement de la femme à  Hollywood. Fargeat base son récit sur des faits : les femmes, passées quarante ans, sont mises de côté dans l’industrie du rêve. De ce constat, la réalisatrice tire une satire. Son Los Angeles n’est pas le vrai, on le ressent d’ailleurs par moments lors des scènes tournées à Cannes, son industrie du rêve n’est pas la vraie, son monde ressemble plus à un Hollywood alternatif ne gardant que le triste sort des femmes de véridique par rapport à celui de notre monde. L’atmosphère vide et inquiétante des lieux se justifie alors : tout est faux sauf le traitement de la femme. Que doit être une femme célèbre à Hollywood ? Elle doit toujours sourire, toujours prendre soin de son corps et se montrer de la manière la plus séduisante possible et, malgré tous ses efforts, elle doit rester jeune ou elle se fait remplacer. Le film pousse cette thématique jusqu’à montrer ce qui arrive lorsqu’une femme fait tout pour répondre à ses critères : elle finit par être jeté par ceux l’ayant forcé à devenir un monstre dans le cas du film. Le show business ne peut laisser sa place à la moindre imperfection féminine. Cette idée fonctionne d’ailleurs avec un contraste très fort dans la représentation des actionnaires : que des hommes blancs ayant passés l’âge de la retraite. Par leur image, Fargeat synthétise le patriarcat hollywoodien avec brio, opposant cette image à celle d’une Margaret Qualley commençant à s’enlaidir par leur faute. Ce genre de symbolisme, The Substance en est plein. Si certaines de ces métaphores manquent de subtilité en raison de redites visuelles constantes (l’oeuf ou la mouche par exemple), d’autres réussissent parfaitement leur tâche, à la manière de l’affrontemment des affiches, représentant comment Hollywood met en avant le corps de la jeunesse puis brise la femme une fois âgée, idée par laquelle Fargeat illustre la rivalité entre Qualley et Moore. En parlant des actrices, celles-ci donnent énormément d’elles-même. Demi Moore joue avec sa propre image et excelle à interpréter une version alternative d’elle-même, sans pour autant tomber dans une lecture méta de son personnage. L’actrice fait de la peine, effraie et parvient à ne pas tomber dans un ridicule mal venu, embrassant le grotesque lorsque cela est souhaitée mais gardant son sérieux pour tout rendre crédible. Margaret Qualley quant à elle n’avait pas joué aussi bien depuis longtemps. Contrairement à sa prestation dans Drive Away Dolls, elle offre ici un jeu parfaitement nuancé. Elle apporte une sorte de douceur étrange, voire inquiétante, au long-métrage ainsi qu’une force brute gagnant en intensité avec le temps. Dennis Quaid quant à lui semble fait pour jouer ce boomer misogyne qui n’est qu’une variation de celui qu’il est dans la vraie vie.

L’une des plus grandes réussites de The Substance est la capacité de Coralie Fargeat à filmer le male gaze et à critiquer cette pratique par sa caméra. Pour faire, la réalisatrice instaure lors du réveil de Margaret Qualley une esthétique de publicité, mettant son corps, jeune et vivifiant en avant (elle instaure un parallèle en filmant le corps de Demi Moore avec pudeur mais sans tomber dans le misérabilisme, le filmant avec une certaine réalité). Qualley est filmée avec un aspect plastique faux, intensifiant le manque de naturel voulu par le patriarcat hollywoodien. La capacité de Fargeat à filmer le male gaze se voit aussi dans ses plans sur l’objectif des caméras, montrant que ceux qui intéressent ce patriarcat est de posséder par l’image le corps des femmes.
La créativité visuelle de The Substance se voit aussi dans sa gestion du body horror : la réalisation n’hésite pas à offrir des scènes gores immondes à la vue mais les dose avec intelligence. Sa réalisation se compose d’une mise en avant d’une horreur présente dans chaque scène, s’accompagnant d’une tension très efficace durant deux heures, l’horreur pouvant survenir n’importe quand. Cette horreur s’associe facilement avec la critique du male gaze et le female gaze de la réalisatrice. Fargeat n’a jamais peur du ridicule. Après deux heures à filmer son film avec une forte tension, elle réussit dans la dernière partie à prendre un virage vers la série B réussi. Ce virage, inattendu mais cohérent et ne paraissant pas sortir de nulle part, offre une nouvelle réalité au film, celui-ci devenant soudain une comédie gore faisant rire.
La réalisation choisit avec délicatesse ses plans : les plans rapprochés sur le visage de Quaid montre son aspect dégueulasse tandis que la plongée zénithale sur l’étoile du walk of fame traduit le temps qui passe là où les panoramiques montrent la rapidité à laquelle s’enchaîne les semaines. La répétition entre le plan de départ et le plan final forme un joli écho, une belle répétition et la conclusion idéale pour le film. Si sa réalisation a une tendance fâcheuse à trop vouloir expliquer des éléments compréhensibles (le montage remet des extraits de dialogue pour accentuer les liens tandis qu’une révélation se fait par quatre éléments différents quand un seul aurait suffit), celle-ci parvient à faire passer outre un scénario, certes thématiquement fort, mais prévisible dans son déroulé.
Le maquillage du film s’associe avec les effets spéciaux pour créer une horreur visuelle crédible tandis que l’emploi des décors par la réalisation fascine. Fargeat se sert des longs couloirs pour traduire une idée de voyage à travers le temps ainsi que pour créer une atmosphère inquiétante.
Enfin, la musique n’en fait que rarement trop et offre un accompagnement parfait pour le film tandis que le mixage son crée rien qu’à lui un certaine idée d’horreur auditive.

Pour conclure, The Substance méritait une récompense cannoise, il en est certain. Mais le choix de prix du scénario interroge car, sans être une bête noire ruinant le film, celui-ci est faible par rapport à la proposition cinématographique générale qu’est The Substance. Récompenser la réalisation ou encore offrir au long-métrage le prix du jury à la place d’Emilia Perez aurait été plus astucieux. Car si The Substance manque de subtilité et nous prend parfois pour plus bêtes que ce que nous sommes, le film épouse une volonté de cinéma des plus enthousiastes en 2024. Les défauts arrivent à s’effacer le temps du visionnage grâce à une réalisation jouant sur les notions de male gaze et de female gaze, par des plans venant titiller la rétine par leur capacité à détonner, par un duo d’actrice se donnant corps et âme au long-métrage, par des effets visuels et des maquillages participant à cette vision de body horror à la fois terrifiant et grotesque dans le bon sens. The Substance surprend par sa drôlerie finale et sa capacité à allier son féminisme à ses envies de cinéma.


Une réponse

  1. […] Cannes 2024 a été un festival des plus singuliers. Parmi tous les films en compétition, certains sortaient du panier par leur ambition et leur pari esthétique pouvant facilement mettre le spectateur à la marge. Entre ces Megalopolis, L’amour ouf et Emilia Perez, un quatrième film, allant encore plus loin dans ses tentatives visuelles, suscite une envie de palme pour certains et une détestation pour d’autres : The Substance ne repart pas palmer mais remporte un prix du scénario, sûrement le prix le moins mérité. Si The Substance est un film réussi, il ne l’est pas pour son scénario, efficace mais trop faible par rapport à la proposition cinématographique générale. The Substance est avant tout un film de réalisation, de réalisation imparfaite (sur explication visuelle de certains éléments et métaphores trop appuyées) mais de réalisation touchant régulièrement le grandiose dans sa faculté à traiter de l’horreur et du male gaze. En effet, The Substance constitue une métaphore filée du traitement de la femme à Hollywood à travers une représentation étrange, parfois ridicule de manière volontaire, de l’industrie Hollywoodienne, une industrie du faux ayant perdu son luxe. La femme est objet de désir, objet de regard masculin, modelée par les hommes jusqu’à devenir un monstre, monstre qu’ils vont alors renier. Fargeat dénonce cette misogynie ambiante de Hollywood par sa mise en scène, filmant le male gaze par des contre-champs sur les caméras et transformant l’univers dans lequel va évoluer Margaret Qualley en univers de faux, n’hésitant pas à tomber dans une esthétique de pub de parfum à dessein. Fargeat offre un contre point important : une reprise du corps de la femme par un travail sur le female gaze, filmant le corps de Demi Moore dans sa réalité, sans en faire un objet de fantasme ni tomber dans le misérabilisme. Fargeat fait de son film un body horror efficace, assumant d’ailleurs l’aspect grotesque de sa fin. La réalisatrice réussit à tenir une tension horrifique pendant deux heures et offre une transition dans le grotesque réussi. Si The substance manque de subtilité, le film épouse une volonté de cinéma des plus enthousiastes de 2024. Fargeat associe son féminisme à son envie de cinéma, offrant des plans titillant la rétine et donne à son duo d’actrices, Demi Moore et Margaret Qualley, une occasion de briller. Ma critique ici. […]

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