Après trois mois d’été efficaces, le mois d’octobre fait comme septembre en battant les records d’entrées des mêmes mois en 2023. Porté par le cinéma français (Un p’tit truc en plus, Le comte de Monte-Cristo, Monsieur Aznavour, l’amour ouf) ainsi que par l’animation (Le robot sauvage), octobre a vu 15,53 millions de spectateurs au cinéma, soit le troisième meilleur score de 2024 après mai et juillet.
Octobre a continué à voir les films cannois sortir, en commençant par le film indien de Payal Kapadia, suivi par le film français L’histoire de Souleymane de Boris Lojkine et The Apprentice, faux biopic sur Donald Trump, réalisé par Ali Abbasi. Les autres sortis cannoises du mois ont été les films français L’amour ouf de Gilles Lellouche et Miséricorde de Alain Guiraudie, les films d’animation Flow de Gints Zilbalodis et Angelo dans la forêt mystérieuse de Alexis Ducord et Winshluss ainsi que la palme d’or américaine, Anora de Sean Baker. Les autres sorties du mois ont été côté américain Joker : folie à deux de Todds Philips, le nouveau film Marvel de Sony, Venom 3, Lee Miller, biopic sur la reporter de guerre ainsi que le retour de Clint Eastwood avec Juré n°2, trois ans après le ratage Cry Macho. Les studios dreamworks ont révélé leur nouveau projet par le créateur de Dragons et Lilo & Stitch, à savoir Le robot sauvage tandis que DC Studios, branche de Warner Bros consacré aux adaptations de la maison d’édition, a distribué le documentaire sur Christopher Reeves, Super / Man. Enfin, Grand Corps Malade et Mehdi Idir ont révélé leur nouveau film, Monsieur Aznavour, biopic sur le chanteur Charles Aznavour tandis que Claude Barras (Ma vie de courgette) a sorti son nouveau film d’animation, Sauvages.
Ne voulant m’infliger de films me paraissant de faible qualité, je n’ai donné leur chance ni à Venom : The Last Dance ni au Loup-garou de Netflix.
Par manque de temps, je n’ai pu voir Sauvages ni L’histoire de Souleymane.
Pour ce qui est des films vus qui ne seront traités :
Maya, donne moi un titre est un mignon film pour enfants, ludique et émouvant.
All we imagine as light est un beau film qui peine à faire pleinement rentré dedans mais qui se rattrape par un final plus frontal et une conclusion qui soulage.
Joker : Folie à deux sonne faux, la réalisation musicale n’a que peu d’éclats et la narration en antithèse du premier film peine à prendre, la faute à une volonté constante de victimiser Arthur. Pourtant, certains moments réveillent (l’introduction en animation, la chanson au tribunal ou encore les claquettes) et la photographie fait son effet. Le film aurait pu être bon si tout avait été assumé au bout (que ce soit l’aspect musical ou le fait qu’il s’agisse d’une adaptation de comics).
Super / Man : L’histoire de Christopher Reeve est un beau documentaire marqué par une objectivité sur l’homme et un regard intime sur son combat.
Le robot sauvage confirme à Dreamworks son statut de remplaçant à Disney / Pixar, bien qu’en intermittence, dans les films d’animation matures mais grand public. Le film ne prend jamais son spectateur pour un idiot et n’hésite pas à lui parler de thèmes brutaux par sa narration visuelle et auditive. Le futur de l’animation US réside dans les projets confiés à de véritables artistes, artistes qui savent construire leur film et le Robot sauvage le confirme : émotionnellement puissant, visuellement sublime, narrativement prenant, et profondément touchant.
The Apprentice passe 1h40 à essayer de présenter Trump comme un salaud mais en le montrant presque innocent avant, dans les vingt dernières minutes, de rentrer dans la diabolisation justifiée du président criminel en le dépeignant comme l’idiot dangereux qu’il est.
Miséricorde est un étrange film, inquiétant plus qu’il ne fait rire puis entraînant le rire par l’apport de situations de plus en plus étrange : un film qui reste en tête une fois sorti de la salle.
Angelo dans la forêt mystérieuse a de l’idée dans la réalisation mais reste assez oubliable.
Monsieur Aznavour est agréable à suivre grâce à la puissance des chansons du chanteur. Le film donne souvent l’impression qu’il s’apprête à creuser ses idées mais reste malheureusement en surface; on en retient surtout un formidable Tahar Rahim.
Dans Juré N°2, Eastwood interroge la justice imparfaite américaine et le sens du mot justice lui-même dans un film de procès empruntant à Sydney Lumet autant qu’à John Ford.
Sont donc traités dans cet article L’amour ouf, Anora et Flow.
L’amour ouf de Gilles Lellouche, sorti le 16 octobre

Après avoir débuté une carrière d’acteur, Gilles Lellouche décide de se lancer dans la réalisation de long-métrage en 2004 avec Narco avant d’enfiler le gant une nouvelle fois en 2018 pour Le grand bain, succès populaire et critique, le succès du film permet à Lellouche de lancer le projet de L’amour ouf, adaptation d’un roman de Neville Thompson sorti en 1997. Lellouche réfléchit ce projet depuis plusieurs années, souhaitant faire une grande fresque romantique sur plusieurs décennies marqués par de la musique et de l’action. La musique est d’ailleurs utilisée en point marketing du film, le vendant comme une comédie musicale violente (mensonge sur la marchandise, L’amour ouf n’a que deux moments de danse). Après plusieurs années à vouloir le mettre en route, il y arrive enfin en 2021 grâce à un budget de plus de 30 millions d’euros. Le réalisateur réunit pour le film différents de ses amis (François Civil, Adèle Exarchopoulos, Alain Chabat, Jean-Pascal Zadi, Karim Leklou, Vincent Lacoste, Elodie Bouchez) ainsi que deux nouveaux acteurs, Malik Frikah et Mallory Wanecque. Son grand projet débute alors en compétition au festival de Cannes où il obtient la plus longue standing ovation mais aussi certains des retours critiques les plus violents. L’amour ouf est-il un pari réussi ou un échec cuisant ?

Tout d’abord, L’amour Ouf attire par son casting cinq étoiles. Celui-ci est dans sa globalité bien dirigé par Gilles Lellouche. Chaque acteur semble à sa place et ne semble pas être présent uniquement en raison de son amitié avec Lellouche, bien que deux stars présentes dans le film aient une arrivée étrange sur laquelle je reviendrai après. Les rôles secondaires tenus par des noms importants du cinéma français font le travail qu’il s’agisse de Raphaël Quenard dont le jeu diffère de son habitude ou encore Jean-Pascal Zadi qui arrive à faire rire en peu de répliques. Les autres gros noms faisant des apparitions les font aussi avec talent que ce soit Karim Leklou qui joue un père autoritaire à la situation sociale plutôt triste permettant notamment au film de montrer une France des travailleurs exploités sans remerciements, sujet d’actualité encore en 2024 alors que cette partie du long-métrage se déroule dans le passé. Elodie Bouchez se montre extrêmement juste en peu de temps d’écran mais c’est bien Alain Chabat qui convainc le mieux dans son rôle de père strict mais attentionné pour sa fille : loin de ses rôles comiques, il livre ici une performance plutôt tragique mais exploite tout de même son talent comique dans quelques occasions montrant être le choix idéal pour le rôle. Les deux acteurs principaux, Malik Frikah et Mallory Wanecque sont ceux dont on se souvient le plus à la fin du film. Il s’agit d’un de leurs premiers films à chacun des deux mais ils offrent une performance pleine de justesse, jouant notamment par leur regard et donnant l’espoir de les revoir dans de nombreux projets à l’avenir. Leur performance est si bonne qu’on en vient presque à regretter l’arrivée de François Civil et Adèle Exarchopoulos dans leurs rôles au bout de deux heures de film. En effet, si ce duo se compose de deux excellents acteurs actuels, en particulier Exarchopoulos et qu’ils sont très bien dans le rôle, notamment grâce à leur alchimie instantanée, leur première apparition dans le long-métrage donne l’impression qu’ils sont là car ils sont célèbres, impression que tous les autres noms du film avaient réussi à éviter. François Civil est d’ailleurs de temps à autre en surjeu notamment lorsqu’il crie ou tape dans des trucs pour faire passer ses émotions.
Le problème du film ne vient donc pas de son casting mais d’ailleurs, notamment de fausses promesses dont le marketing n’est pas seul responsable, la responsabilité étant partagée avec le film en lui-même notamment dans son générique qui promet des choses au final absente du long-métrage à savoir une grande histoire d’amour sur fond de violence graphique, la violence étant à peine présente dans le long-métrage et la grande histoire d’amour se composant principalement de clichés. Le long-métrage est d’ailleurs souvent marqué par des clichés.

Le film fait face à deux impératifs contraires : une réalisation ambitieuse témoignant d’une volonté de cinéma et un scénario de bas niveau loin d’être juste contrairement à ce qu’il pense être.
La réalisation de Lellouche marque par ses grandes ambitions, son envie de cinéma et sa grande générosité. L’acteur devenu réalisateur justifie ce changement de casquette en démontrant tout le film un talent pour la mise en scène qui lui est propre ainsi qu’une vision singulière. Le réalisateur possède de nombreuses idées pour son film, peut-être même trop d’idées. En effet, Lellouche enchaîne des idées presque tous les plans, ne laissant pas le temps d’encaisser l’idée précédente qu’il en rajoute une nouvelle. Alors que cela pourrait se justifier par la profondeur de ces idées, ce trop plein d’idées donne de temps en temps une impression de superficialité, de style pour mettre du style. Pourtant chaque idée est bonne prise indépendamment mais l’absence de choix par moments vient s’opposer à l’idée précédente. Toutefois comme je l’ai dis, sa réalisation est riche d’idées qui indépendamment font sens, en particulier pour raconter l’amour entre ses personnages par de la surimpression, par des cadrages isolants, par des travelings mais aussi par des moments clipesques isolant les protagonistes ou simplement par un morceau de chewing gum devenant un coeur qui bat. Bien que souvent belle, la photographie du film est parfois pauvre visuellement tandis que le montage donne du rythme au récit, rythme pourtant absent de la structure narrative globale : la première partie du film est trop longue tandis que la seconde semble trop rapide.
L’humour du long-métrage fonctionne. Si l’émotion est parfois absente, ce n’est pas le cas de l’humour qui parvient à faire rire. L’émotion est quant à elle absente à cause d’une décision narrative prise dès le début, celle de montrer la fin d’un personnage, ou plutôt de faire croire que le film va se conclure ainsi pour celui-ci. En faisant cela, le long-métrage crée un faux rythme dès son début, cherchant à stimuler le spectateur alors que la scène suivante le stimule encore plus et empêche surtout le spectateur de créer de l’empathie pour un personnage alors qu’il est censé en avoir. Ceci étant dit, la première heure est la plus réussie du long-métrage grâce à une sorte de nostalgie qui n’est pas aveugle sur la vérité tragique de son époque mais qui s’en sert pour accentuer l’ignorance de l’enfance et le pouvoir de l’amour qui emporte face à tout le reste. Cette première heure possède toutefois les défauts du reste du film à savoir des dialogues mal écrits, des clichés à foison ainsi qu’une écriture des personnages féminins des plus faibles.
En effet, les personnages féminins du long-métrage sont mal écrits. Ceux-ci ne possèdent aucune existence à l’exception de Jackie. Le personnage de Jackie, bien qu’au dessus des autres personnages féminins en terme d’écriture ne possède aucune véritable trajectoire narrative : là où celui de Clotaire fait face au dilemme entre perpétuer le cycle de la violence ou s’en extraire, celui de Jackie n’a qu’un seul objectif, celui de retrouver son homme : un objectif narratif des plus réducteurs.
Bien que le message du long-métrage sur l’importance de l’amour fasse sens dans notre société, il est dommage qu’il soit représenté par le biais d’une relation toxique écrite à la manière d’une fanfiction des plus classiques reprenant les codes de la fille intelligente tombant sous le charme du voyou qui va changer pour elle.
L’amour ouf vaut donc le coup pour voir la proposition de cinéma de Lellouche en tant que réalisateur plus que pour son scénario.

En conclusion, L’amour ouf est un beau ratage. Le film de Gilles Lellouche se montre ambitieux et témoigne d’une véritable envie de cinéma, d’une envie de faire quelque chose de grand, quelque chose de qualitatif mais son envie fait face à des failles dans la narration même du long-métrage. Lellouche donne l’impression à diverses reprises de faire une comédie musicale violente mais n’aborde jamais cette volonté de toutes ses forces alors que cela aurait peut-être pu sauver le film de certains de ses défauts, en particulier ses dialogues niais et parfois forcés. Tout n’est pas à jeter mais tout n’est pas à sauver. Loin d’être d’une nullité abyssale, le long-métrage se retient surtout par tout ce qu’il a voulu tenter, notamment dans sa réalisation ambitieuse ou dans son envie de développer une grande fresque prenante. En bref, L’amour ouf va rester dans les mémoires comme un film imparfait qui a du mérite mais qui aurait pu être bien mieux en allant plus loin dans ses idées.
Anora de Sean Baker, sorti le 30 octobre

Qui allait succéder à Anatomie d’une chute et obtenir la Palme d’or 2024 dans un festival de Cannes divisant énormément la critique ? Entre des Megalopolis, The Substance, Emilia Perez et un L’amour ouf divisant la critique en raison de leur ambition, un Les graines du figuiers sauvages plaisant à l’ensemble mais dont la victoire aurait semblé principalement politique, des films aux retours très faibles comme Marcello Mio ou The Shrouds ou encore le retour de l’animation en compétition La plus précieuse des marchandises, c’est Anora de Sean Baker qui a fini par remporter la palme. Pourtant, ce vainqueur ayant globalement plu à la croisette n’apparaissait en rien comme un film à Palme, mais plus comme un grand prix. Une compétition changeant de l’ordinaire et couronnant Sean Baker, cinéaste indépendant américain. Anora met en scène l’histoire d’Anora, une travailleuse du sexe qui va rencontrer le fils d’un olligarche russe et imaginer sa vie changer. Mikey Madison campe l’héroïne, après être passé sous la caméra de Tarantino dans Once Upon a Time in Hollywood ainsi que dans le revival de la franchise Scream. Cette palme d’or est-elle méritée ?

Tout d’abord, il est important de revenir sur la performance marquante du film, celle de Mikey Madison. L’actrice porte le film sur ses épaules avec une grande justesse d’interprétation. Elle se donne complètement dans son rôle et évite les gimmicks faciles ou divers clichés de jeu pour interpréter son personnage. Elle y apporte au contraire une grande part d’humanité passant dans chacun de ses gestes. Le reste du casting est lui aussi de bon niveau, dirigé avec justesse par Sean Baker qu’il s’agisse de Mark Eydelshteyn qui joue l’excès de son personnage sans pour autant tomber dans du surjeu facil tandis que Yuriy Borisov parvient à raconter beaucoup en peu de mots à travers ses différents gestes ou simplement son regard plein d’empathie et de sympathie. Seul bémol sur la direction d’acteurs, celle-ci demande parfois des cris en trop apportant un côté lourd et plombant légèrement le rythme global. Seul bémol de ce côté, l’acting général étant globalement irréprochable.
Le niveau de performance du film est d’ailleurs essentiel à son déroulé narratif. En effet, Sean Baker signe avec Anora une véritable étude de personnages par l’écriture mais aussi à travers la réalisation. Le long-métrage étudie l’impact du néo-libéralisme américain sur la société et le fait avec humour et tragédie à la fois, sans oublier une touche de cinéma. Pour en revenir sur les personnages, ceux-ci sont écrits avec finesse et justesse. Anora est bien construite : son personnage est profondément humain et touchant, notamment grâce à ses qualités mais aussi grâce à ses défauts que le film ne cache pas mais qu’au contraire il assume comme pour l’ensemble des personnages. Baker signe un film au manichéisme inexistant, chaque personnages possédant à la fois des aspects détestables et d’autres côtés plus plaisants. Malgré les défauts de l’héroïne, cette écriture touchante et le jeu irréprochable de Madison nous donne envie de la voir réussir dans sa quête. Le moment témoignant le mieux de la réussite d’écriture du personnage est la fin du film. Si vous ne l’avez pas vu et souhaitez ne pas vous faire gâcher la surprise, je vous invite à passer au paragraphe suivant. La fin du film témoigne de la justesse d’écriture de Sean Baker en montrant comment le sexe est devenu le seul rapport de pouvoir et le seul moyen de communication d’Anora au point qu’un baiser l’effraie en raison de ce que cela représente pour elle, l’amour parfait n’étant qu’un leurre et une trahison pour elle qui doit alors apprendre à evoluer suite à son trauma, une évolution qui ne peut se faire qu’avec de l’aide. Si le scénario permet cette justesse d’écriture, la scène ne serait que moins percutante sans le travail de réalisation de Baker.

Sean Baker prouve avec Anora savoir mettre en scène un film. Le réalisateur, accompagné de son directeur de la photographie, offre des scènes visuellement sublimes mais dont la beauté plastique s’accompagne toujours d’un sens narratif. Le premier exemple qui me vient en tête est un plan de nuit lors de la recherche sur le port de Vanya. Dans ce plan, Baker fait se rapprocher à distance deux personnages, laissant sous-entendre un rapprochement physique à venir entre les deux qui arrivera bel et bien plus tard : Baker travaille son image avec son directeur de la photographie. Le réalisateur offre d’ailleurs aux acteurs l’occasion de parler à travers leurs corps permettant un jeu très visuel accompagnant la narration du long-métrage, elle aussi visuelle. Sa réalisation est travaillée et réfléchie, offrant un sens à toutes ses idées de mouvements de caméras notamment ses travellings. Tout est lisible par l’image tandis que le réalisateur se sert de celle-ci pour raconter l’amour et la déchéance du rêve américain. Avec la photographie, il capture la féerie et l’outrance avec une joie palpable, accentuant grandement le renversement de situation une nouvelle fois par la simple puissance évocatrice de l’image. La réalisation aide le scénario à développer cette idée de conte de fée inversé allant jusqu’à offrir un film profondément politique par son sujet et la manière dont Sean Baker le filme. Le réalisateur scénariste signe un plaidoyer à l’égard d’une Amérique oubliée à travers ce portrait d’un American Dream désuet qui n’apporte que joie éphémère. Le réalisateur fait l’ode des travailleuses du sexe qui n’ont pas le respect qu’elles méritent et qui se retrouvent ramenés à leur simple condition alors qu’elles sont bien plus que cela, comme le montre le long-métrage. Baker les filme sans aucun jugement moral pour accentuer son propos et leur montrer du respect. On pourrait toutefois se questionner avec la présence d’autant de scènes montrant le corps nu des femmes sur les intentions de Baker mais une idée semble sortir du lot, celle d’un regard critique sur le male gaze (regard d’un homme sur le corps d’une femme) au cinéma, idée qui se justifie par la volonté à plusieurs reprises du réalisateur de filmer cela sans jugement et d’y ajouter le corps d’homme. De plus, les scènes de nudité dans le film ont toutes un rôle narratif.
Le montage du long-métrage participe à la tension de celui-ci, en particulier lors de la scène précédant le retour au club d’Anora : cette scène se construit presque entièrement sur le montage, atout majeur de la gestion de la tension dans celle-ci, instaurant une ironie dramatique.
De plus, la bande originale du film contribue à sa réussite et à son rythme entraînant.
En bref, Anora est un film bien rythmé dont la réalisation apporte grandement au scénario et à son regard sur la société américaine.

En conclusion, Anora est une palme d’or méritée par ses nombreuses qualités bien que le long-métrage ne fasse étrangement pas palme d’or, donnant l’impression d’un changement en cours dans la réflexion du cinéma actuel dans lequel les réflexions sur le monde sont mieux reçues lorsqu’elles s’accompagnent d’humour, témoignant ainsi de notre difficulté à avancer dans cette société rappelant de plus en plus à travers le monde les heures sombres de notre histoire. Le long-métrage de Sean Baker est une maestria d’écriture, le réalisateur et scénariste proposant une véritable étude de personnages, les rendant complexes et humains, et cherchant à analyser les répercussions de l’american dream et du système néo-libéral sur les individus tout en se montrant sans jugement à l’égard des travailleurs du sexe. En résulte un long-métrage subtilement écrit à la réalisation au regard juste qui fait comprendre des non-dits par le pouvoir évocateur de l’image. Outre sa finesse d’écriture et sa justesse de réalisation, Anora se retient par la performance marquante de Mikey Madison, jeune actrice promise à une grande carrière.
Flow de Gints Zilbalodis, sorti le 30 octobre

Le mois d’octobre 2024 aura donné la part belle aux films d’animations aux styles variés : Maya, donne moi un titre se servant d’images en papier, Sauvages et sa stop motion, Transformers : le commencement dont l’animation est faite par ILM, Angelo et la forêt mystérieuse ou encore Le robot sauvage possédant le nouveau style hybride de Dreamworks entre 3D et 2D. Outre ces films, un projet se distingue des autres, Flow. Le film de Zilbalodis est conçu entièrement sur le logiciel blender, ne possède aucun dialogue et tente une approche presque expérimental du cinéma d’animation, s’approchant du jeu vidéo. Sa production s’est faite dans quatre lieux différents, Paris, Marseille, la Lettonie et Bruxelles. Le film se voulant naturaliste, une partie des équipes est allée dans un zoo observer les comportements des animaux afin de les reproduire au mieux dans le long-métrage. Ayant eu la chance d’une avant-première à Cannes, ce film se déroule lors d’un déluge et suit la tentative de survie d’un chat et ses rencontres avec différents animaux. L’expérience Flow est-elle réussie ?

Pour commencer, Flow est un film aux visuels marquants. Le long-métrage opte pour une 3D à l’apparence de la 2D, similaire dans sa technique aux dernières productions Dreamworks ou Sony comme Le Chat Potté 2. L’animation du long-métrage est réussie grâce à une certaine fluidité et un travail visuel soigné. Les animaux en eux-mêmes possèdent une représentation graphique animée assumée, insistant sur leur irréalité tandis que l’eau est montrée avec un certain niveau de réalisme : elle paraît réelle par rapport à tout le reste, encore plus fluide dans son animation et à la texture transparente impressionnant la rétine. Ce contraste entre les animaux à l’animation assumée et l’eau à la fluidité réaliste permet d’accentuer la menace de la crue du film et la nécessité de cet arche : tout risque de s’effacer dans le figuratif face à cette montée des eaux meurtrière. L’animation du long-métrage possède toutefois un défaut, seul détail empêchant l’intégration narrative complète que je vais traiter ensuite : les poils des animaux. En effet, si la texture de dessin animé des animaux permet un contraste avec l’eau, elle gêne toutefois une idée d’action pourtant voulue par le récit à savoir le fait qu’il secoue leur poil : si le film montre à plusieurs reprises des scènes où le chien et le chat se secoue et sont alors censés faire bouger leurs poils, le graphisme des animaux reste fixe. Ce défaut reste léger dans l’impossibilité de l’intégration narrative. En effet, le film nous entraîne avec lui tout du long malgré ce léger défaut. Le réalisation de Gints Zil Balodis approche la cinématique de jeu-vidéo dans sa proximité avec les personnages, mais ne le fait jamais au détriment du cinéma, se rapportant toujours à l’expérience cinématographique : Flow est un film dont l’expérience en salles est plus que recommandée afin d’être pris entièrement dans cette odyssée si singulière. Par sa mise en scène, Zil Balodis nous entraîne dans cette aventure et ne nous permet pas d’y échapper jusqu’à la fin, parvenant à créer simplement par l’image une dose de suspens et d’adrénaline des plus élevées. La réalisation du long-métrage se montre pleine d’ambition, n’hésitant pas à employer des partis pris formels inattendus et surprenants. Pour conclure sur l’aspect visuel du long-métrage, celui-ci est presque irréprochable. Le long métrage imprime la rétine de son imagination visuelle débordante, et nous entraîne uniquement par son visuel, rappelant d’où vient la force du cinéma, de son image.
Le montage quant à lui participe fortement à cette ambition visuelle, créant un bon rythme global et cherchant à ajouter à l’intensité voulue par la réalisation. Flow est donc une réussite technique.

Pour ajouter à cette tension déjà palpable par l’image à travers l’animation, la réalisation et le montage, le long-métrage n’hésite pas à se servir d’une bande originale parfaite pour celui-ci. La musique apporte un plus pour percevoir les émotions des animaux mais ne vient pas prendre le pas sur l’image ni gâcher la contemplation des visuels du film : elle est en plus bien dosée qui accentue ce que l’image faisant déjà comprendre afin de faciliter la lecture du film et de lui offrir un rythme supplémentaire que la simple brutalité des sons. Le travail général sur le son est d’ailleurs un des grands points forts du film. En acceptant le parti pris d’un film muet, le réalisateur choisit de faire de Flow un film sonore dont les sonorités sont encore plus marquantes que si des mots étaient prononcés : chaque son apporte à la tension du film et contribue à ses émotions mais aussi à l’intégration narrative. Si l’image révèle les choses aux spectateurs par sa contemplation, le son est son écho, apportant un degré de vie supplémentaire.
L’image et le son permettent donc au récit de prendre vie sans répliques et ajoute un rythme au long-métrage des plus plaisants, malgré une structure narrative qui à tendance à se répéter et à tirer en longueur. Par ses personnages, un groupe d’animaux dont l’association est plus que surprenante, Flow apporte une réflexion sur la nature des relations, souvent initiés par des intérêts personnels avant que ceux-ci se transforment en intérêts pour l’autre : à la manière du fable, Flow dresse le portrait des relations humaines et rappelle la citation de Gilles Deleuze, “autrui comme structure, c’est l’expression d’un monde possible”. Le film se construit principalement sur la nature des relations entre chaque personnage, les rendant compréhensible et insistant sur les intérêts de chacun mais montrant aussi la force d’échapper à sa condition initiale grâce aux autres : sous ses apparences de film d’animation expérimental, Flow touche de la fable philosophique sur la nature humaine mais aussi sur l’action de l’homme sur terre, un message écologique planant au-dessus du film par son sujet initial même, rappelant que nos actions sur l’environnement ne feront pas uniquement des dégâts sur l’homme mais aussi sur le monde animale et que la survie n’est possible que par l’action commune.
Pour les personnages en eux-mêmes, deux se montrent au-dessus du lot : le chat, protagoniste principal, ainsi que le golden retriever, source première de l’humour du film. Les deux deviennent en quelque minutes seulement attachants et donnent envie de s’inquiéter pour eux. Le long-métrage y arrive notamment en conservant leur nature animale, ne cherchant pas à leur offrir des comportements humains : les animaux du long-métrage sont des animaux dont l’instinct de survie crée une capacité intellectuelle plus importante que la norme, permettant d’apporter un degré d’intégration narrative supplémentaire, justifiant l’absence totale de dialogue.

En conclusion, Flow est une belle petite surprise d’animation. Inattendu, le film repousse les limites de son style, n’hésitant pas à s’approcher d’un aspect cinématique de jeu vidéo pour le bien de sa narration. Tout ici est montré, rien n’est parlé : un rythme particulier s’en crée alors, pouvant quelque peu rebuter par moment mais la maestria technique l’emporte dans la globalité faisant de Flow un film rythmé mélangeant avec brio tension et mignonnerie. Impressionnant dans son animation collant à la rétine, touchant dans ses personnages qui n’ont besoin que de gestes pour émouvoir et pertinent dans ses thématiques sur le vivre ensemble et le besoin d’autrui, Flow se montre plus riche en cinéma que bien des films live action et montre que le cinéma d’expérimentation s’accompagne aussi de justesse et d’émotions. Un des meilleurs films d‘animation de l’année mais pas uniquement, un des meilleurs films de l’année tout court.
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